Sydney : emprunter ses vêtements à la biblio pour résister à la Fast Fashion

Mis à jour le 28/08/2018 à 12H08, publié le 28/08/2018 à 12H04
Sarah Freeman dans sa boutique au coeur du Sydney en Australie

Sarah Freeman dans sa boutique au coeur du Sydney en Australie

© PETER PARKS / AFP

Dans la boutique de Sarah Freeman, au coeur du Sydney commerçant, on n'achète pas de vêtements neufs : on emprunte des habits d'occasion. Un acte militant, pour dire non à la Fast Fashion et aux ravages environnementaux du consumérisme.

Choquée par la vitesse à laquelle ses compatriotes achetaient et jetaient, sans parfois les porter, des textiles de mauvaise qualité, Sarah Freeman a créé une "Clothes Library" ou "bibliothèque de vêtements". 

"Aujourd'hui, on porte ses vêtements comme des préservatifs", dénonce cette passionnée du vintage dans sa boutique de Potts Point. "On les porte une fois puis on les jette." "Sur le papier, ce n'est pas ce à quoi les vêtements sont destinés. Mais dans les faits, ils sont aujourd'hui fabriqués de façon à tenir six lavages, ce qui est terrible, de mon point de vue", explique-t-elle.

La Fast Fashion : une croissance de 19,5% en Australie 

Entre 2000 et 2014, la production mondiale de vêtements a doublé et le nombre de vêtements achetés chaque année par les consommateurs a augmenté de 60%, indique le cabinet McKinsey & Company. En cause notamment, la Fast Fashion peu chère et aux collections perpétuellement renouvelées. Son mode de consommation implique que des vêtements présentés lors de défilés se retrouvent très rapidement sur les étals à bas prix et facilement accessibles grâce aux sites internet. Ce modèle a fait la fortune de marques mondiales comme H&M ou Zara et a trouvé en Australie un de ses marchés les plus dynamiques. Selon le cabinet IBISWorld, le secteur de la Fast Fashion a connu une croissance de 19,5% ces cinq dernières années en Australie. Et la demande en vêtements y est l'une des plus élevées au monde. Un sondage YouGov indiquait que près du quart des Australiens avaient jeté un vêtement porté une seule fois.

"L'état d'esprit, dès le début, est que ce ne sont pas des produits de valeur qui méritent d'être conservés dans sa garde-robe", explique Alison Gwilt, une experte des questions de mode durable à l'Université d'Australie méridionale. Au centre de distribution de Sydney de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, une organisation de bienfaisance qui recycle notamment les vêtements, on dit avoir constaté ces dernières années une baisse de la qualité des textiles. "Certains produits ne tiennent que deux ou trois lavages", déplore le directeur George Blakely. "Mais les arrivages, eux, augmentent en volume parce que les gens se séparent plus vite de leurs habits."

Une société instable, un désastre environnemental 

Jadis, les collections étaient en magasin six mois après leur présentation. Mais aujourd'hui avec les réseaux sociaux le public découvre les nouvelles collections en temps réel. D'où la Fast Fashion, cette mode au renouvellement rapide. La frénésie consumériste qu'elle encourage interroge, d'un point de vue sociologique et psychologique sur les motivations d'une société insatiable. Elle favorise le travail dans des ateliers à bas coûts aux conditions souvent déplorables et génère un désastre environnemental en raison des quantités de déchets produits.

Les cours d'eau proches des usines sont pollués en raison des rejets de substances chimiques. La destruction de tonnes de vêtements jetés consomme énergie et ressources. Même le lavage n'est pas durable car les textiles rejettent dans le processus des microfibres qui terminent dans les océans. Une situation qui a été mise en exergue par la décision de la Chine, pour des motifs environnementaux, de fermer ses frontières à 24 catégories de déchets solides, dont certains plastiques mais aussi textiles. 

Le pouvoir du consommateur

A l'Université Deakin de Melbourne, des chercheurs ont reçu des aides de H&M pour développer des denims circulaires avec l'idée que les vieux jeans peuvent être réutilisés dans la fabrication de nouveaux. Et les fabricants se montrent proactifs en faisant appel à des fibres naturelles, sachant que l'Australie est un grand producteur de laine et de coton de haute qualité, assure David Giles-Kaye, directeur général de l'Australian Fashion Council, organisme de promotion du secteur de la mode australienne.

"Tant que les consommateurs demanderont des produits bon marché, les producteurs seront encouragés à fabriquer de façon moins durable", dit-il. Sarah Freeman est également convaincue de la capacité du consommateur à faire changer les choses s'il accepte l'emprunt de vêtements d'occasion de bonne qualité contre un abonnement mensuel modique. "J'espère qu'il y aura une prise de conscience et que les gens feront l'effort de ne plus acheter de la Fast Fashion", dit-elle. "Si nous arrêtons d'en demander, les fabricants arrêteront d'en produire."