Le kimono, symbole du Japon traditionnel, se réinvente pour survivre

Par Culturebox (avec AFP) @Culturebox
Mis à jour le 06/05/2018 à 16H37, publié le 06/05/2018 à 16H04
Jotaro Saito ah 2018 à la Tokyo Fashion Week, mars 2018 

Jotaro Saito ah 2018 à la Tokyo Fashion Week, mars 2018 

© CHRISTOPHER JUE/EPA/Newscom/MaxPPP

Aujourd'hui la tunique traditionnelle japonaise doit se réinventer et se démocratiser pour survivre : des créateurs revisitent le kimono avec des tissus inhabituels comme le denim, certains proposent de nouveaux graphismes tandis que d'autres optent pour la location. Un nouveau souffle créatif !

A la lueur d'une lampe à incandescence, Yuichi Hirose appose délicatement une teinture bleue sur un fin tissu, dessinant un subtil motif destiné à orner un kimono. Dans un atelier centenaire niché dans un quartier de Tokyo, cet artisan de 39 ans répète les mêmes gestes, transmis de père en fils. Il représente la quatrième génération de sa famille à perpétuer ce métier. 

Le marché du kimono est tombé en 2016 à 2,1 milliards d'euros, selon une étude de l'institut de recherche Yano, après avoir culminé à 14 milliards d'euros en 1975.
Yuichi Hirose dans son atelier à Tokyo, 2018

Yuichi Hirose dans son atelier à Tokyo, 2018

© Kazuhiro NOGI / AFP

Démocratiser le kimono

Le kimono (littéralement "quelque chose à mettre") "est devenu un habit très éloigné de notre vie quotidienne", souligne Yuichi Hirose. Il faut donc "imaginer de nouveaux graphismes", créer de nouvelles occasions, moins formelles, pour le porter, "au concert ou au théâtre"... dit-il. De nos jours, il est réservé à des événements importants de la vie, tels que les mariages ou rites traditionnels comme le Jour du passage à l'âge adulte, célébré en janvier par les filles et garçons de 20 ans. Et même là, rares sont ceux qui s'offrent ces onéreux ensembles, dont le prix peut atteindre plusieurs milliers d'euros. Beaucoup préfèrent les louer ou les emprunter à des membres de leur famille. 

Revisiter le kimono avec des tissus inhabituels

Pour Takatoshi Yajima, vice-président de l'association japonaise de promotion des kimonos, l'industrie doit s'adapter à cette nouvelle donne pour enrayer le recul du chiffre d'affaires. Les professionnels du secteur "ont continué à vendre leurs produits sans baisser leurs prix", se focalisant sur les modèles sophistiqués en soie, déplore-t-il. Lui appelle au contraire à mettre en place les conditions "pour que le plus de gens possible puissent acheter des kimonos". A la tête de son entreprise, il a développé des tuniques à des prix plus abordables, dans des matières comme du lin ou du coton, et les kimonos qui coûtent moins de 770 euros représentaient en 2016 près de 60% des ventes, contre un quart seulement en 2000.
Jotaro Saito ah 2018 à la Tokyo fashion week en mars 2018.

Jotaro Saito ah 2018 à la Tokyo fashion week en mars 2018.

© KAZUHIRO NOGI / AFP

Au-delà de la question du prix, le défi est de revisiter le kimono, lui donner un coup de jeune, préconise le créateur Jotaro Saito, qui présentait en mars 2018 sa collection à la Tokyo Fashion Week. Sur le podium, des kimonos revus "version Heisei", décrit-il en référence à l'ère impériale actuelle. "Les kimonos ne sont absolument pas dépassés, c'est tout à fait cool et amusant d'en porter", estime le couturier qui n'hésite pas à utiliser des tissus inhabituels comme le denim, le jersey ou la laine.

Jotaro Saito ah 2018 à la Tkyo fashion week en mars 2018

Jotaro Saito ah 2018 à la Tkyo fashion week en mars 2018

© Kazuhiro NOGI / AFP

Kahori Ochi le loue aux touristes

Pour donner un nouveau souffle à la garde-robe traditionnelle japonaise, Kahori Ochi propose un service de location destiné aux touristes, un créneau en plein essor pour des visiteurs en quête d'immersion dans la culture de l'archipel. Ses parents possédaient une boutique de kimonos à Saitama (nord de Tokyo). "Quand j'étais petite, ils étaient sans cesse affairés et nous avions de l'argent. Puis la bulle financière a éclaté et c'est devenu plus difficile", raconte cette Japonaise de 42 ans. "Ma mère a alors dû se résoudre à vendre des kimonos d'occasion, sa fierté était blessée. Mais c'était vraiment une bonne décision : nous avons survécu alors que de nombreux magasins ont fermé à l'époque", poursuit-elle. Initialement, elle ne se destinait pas à ce métier. "Je trouvais que ce n'était pas tendance et tellement pas pratique", sourit-elle. Car la technique pour arranger les différentes étoffes et nouer la large ceinture appelée "obi" est très complexe, le port serré et inconfortable pour qui n'est pas habitué et la démarche en "zori" (sandales traditionnelles) peu aisée.
Kahori Ochi, prioritaire d'une boutique de kimonos à Tokyo, mars 2018

Kahori Ochi, prioritaire d'une boutique de kimonos à Tokyo, mars 2018

© Toshifumi KITAMURA / AFP
Après un voyage en Norvège, où ses sorties en kimono font sensation, elle change d'avis et décide d'épauler sa mère. "Elle était surprise et m'a dit : Tu n'auras pas de salaire!", se souvient Kahori Ochi, amusée. Aujourd'hui, son commerce situé dans le quartier branché de Harajuku attire "500 clients par an", qui se parent d'atours nippons pendant quelques heures pour 68 euros. "C'est une expérience unique, un pan de la culture japonaise", confie Ruby Francisco, une Néerlandaise de 33 ans ravie de pavoiser en kimono vert pâle sous les cerisiers en fleurs. L'essence même de "l'élégance", selon elle.