Salon Livre Paris : comment #Metoo a fait bouger la littérature jeunesse

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Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox

Mis à jour le 17/03/2019 à 13H01, publié le 15/03/2019 à 20H00
Pages intérieures de "Super féministes", Marion Malle (La Ville Brûle)

Pages intérieures de "Super féministes", Marion Malle (La Ville Brûle)

© Laurence Houot / Culturebox

Lancé après l'affaire Weinstein en octobre 2017, le mouvement #Metoo a provoqué une onde de choc dans le monde entier, libéré la parole, fait bouger des repères dans les relations entre les hommes et les femmes, redonné une vigueur collective au féminisme. A-t-il eu des répercussions sur la littérature jeunesse ? Enquête au Salon Livre Paris.

"Elle l'a bien cherché"

Salon Livre Paris vendredi midi, grosse affluence autour de la scène Young adult, la salle est pleine. Lycéens et lycéennes pour la plupart, ils sont venus assister à la rencontre intitulée "Elle l'a bien cherché", avec Isabelle Pandazopoulos, auteure de "La décision", qui raconte l'histoire d'une jeune fille droguée et violée par son petit ami, et deux éditrices, Sylvie Gracia (Le Rouergue) et Margaux Collet (First). La rencontre s'engage sur un échange entre les intervenants et les lycéens, autour des questions du viol, en donner une définition, du harcèlement, du consentement.

Océane et Lina, 16 ans, lycéennes ont choisi de venir à cette rencontre. "On est venus avec le lycée, mais on a quartier libre, alors on a décidé d'assister à cette rencontre", confie Lina, 16 ans. " On est venues là parce qu'on trouve ça important. Le viol c'est quelque chose de banalisé et des rencontres comme ça permettent de libérer la parole", poursuit Océane. "Et ce qui est bien avec les livres, c'est que l'auteur peut exprimer son point de vue sur la longueur, même si c'est de la fiction, sans être interrompu 'H24' comme sur les réseaux sociaux, ou même dans des discussions au lycée", souligne Lina.
Océane et Lina, lycéennes, salon Livre Paris, 15 mars 2019

Océane et Lina, lycéennes, salon Livre Paris, 15 mars 2019

© Laurence Houot / Culturebox

"Les garçons de mon groupe ne sont pas restés"

Dans les rangs du public, une majorité de filles. Fanny Kapel, enseignante en français dans un lycée de Seine-Saint-Denis, se lève et avance une explication : "Je dois dire que les garçons de mon groupe pour la plupart ne sont pas restés pour assister à cette rencontre, sauf ceux que nous avons forcés", lance-t-elle. "Je pense qu'ils se sentent mis en accusation par ce sujet. Je pense que les garçons sont aussi des victimes de cette culture du viol, victimes de ces représentations de domination et qu'il y a une vraie réflexion à avoir", insiste l'enseignante.

Un peu plus loin, sa collègue, Myriam Benoliel, professeure d'allemand, est avec le groupe de garçons, qui regardent vers leurs chaussures plutôt que vers la scène. "Je vais pas mentir", commence Stanley, "c'est un sujet sensible, et ça concerne surtout les filles", avance-t-il. Mais en creusant davantage, il finit par reconnaître qu'il a appris des choses en venant là. "C'est pas facile d'en parler, mais là c'est vrai que ça permet aux filles et aux garçons de mieux comprendre en profondeur ce que c'est que le viol, et où ça commence", dit-il.
Rencontre au Salon Livre Paris "Elles l'ont bien cherché", 15 mars 2019

Rencontre au Salon Livre Paris "Elles l'ont bien cherché", 15 mars 2019

© Laurence Houot / Culturebox
"On a choisi cette rencontre parce que depuis #Metoo c'est un sujet qui est de plus en plus mis en lumière, mais au lycée, on n'a pas forcément l'espace ni le temps pour aborder ces questions. En venant ici, d'abord ils entendent des témoignages des intervenants, écrivains éditeurs, autres que les profs, et donc c'est moins abstrait, et puis ça se fait dans des conditions différentes, avec un modérateur et donc c'est une autre écoute pour eux, et aussi une autre possibilité de parole, peut-être…", ajoute l'enseignante.

"Depuis #Metoo, on n'a pas vraiment remarqué qu'ils en parlent plus entre eux, mais quand on aborde la question en cours, depuis #Metoo, ils sont mieux informés. Ils connaissent le vocabulaire, ils savent ce que c'est que le consentement par exemple, et on sent que c'est un sujet qui les intéresse. Pour ce qui est des livres, ils aiment les romans réalistes, qui parlent de leur réalité à eux, qui se déroulent dans des décors familiers pour eux, les cités par exemple", souligne l'enseignante. "Par contre il n'y a pas plus de livre là-dessus au CDI", note Stanley.  "On a remarqué un nouveau phénomène aussi, qui prend vraiment de l'ampleur, c'est que nos élèves lisent énormément de chroniques en ligne, qui sont écrites non pas par des écrivains ou des écrivaines, mais qui sont plus des témoignages ", explique Myriam Benoliel.

#Metoo : "le retour du collectif"

Sur scène, la rencontre s'achève. Pour Isabelle Pandazopoulos, #Metoo a été déclenché pile au moment de la publication de "Trois filles en colère" (Gallimard). "Et cela a été très net. Avant #Metoo, quand je parlais du livre, du sujet, on me disait 'ah, c'est un livre féministe', avec des guillemets du genre 'ce vieux machin ringard, ce vieux féminisme guerrier'", raconte-t-elle. "Après le déclenchement de #Metoo, les guillemets avaient disparu. Ce que j'ai ressenti à ce moment-là, c'est le retour du collectif et de cette idée qu'ensemble on peut faire avancer les choses", poursuit Isabelle Pandazopoulos.

"Ce que cela a changé aussi, c'est que je me suis mise à traquer mes propres stéréotypes, mes propres a priori, et cela va sans doute rejaillir sur mon écriture", confie la romancière. "Par contre je n'ai pas envie de ne créer que des personnages héroïques. Là je travaille sur un projet avec un personnage de fille abominable", s'amuse la romancière. "Il ne faut pas tomber dans l'excès inverse", insiste Isabelle Pandazopoulos.

"Le défi maintenant est de ne pas tomber dans le stéréotype inverse, avec une sur-représentation des super-héroïnes"

"Il ne faut pas que cela devienne une dérive, et qu'on tombe dans les stéréotypes inverses", confirme Maÿlis De Lajugie, Albin Michel Jeunesse, éditrice de "Nous les filles de Nulle part" (Albin Michel, 2017). "Le livre est sorti en plein au moment de l'affaire Weinstein", explique-t-elle. "Mais il était en traduction déjà depuis plusieurs mois", explique cette éditrice qui dit avoir toujours été passionnée par ces questions.  
Couverture de "Nous les filles de nulle part", Amy Reed (Albin Michel)

Couverture de "Nous les filles de nulle part", Amy Reed (Albin Michel)

© Laurence Houot / Culturebox
"Avec #Metoo je pense qu'il y a une plus grande attention à ces questions. Et notamment je pense qu'on s'est affranchis d'une tendance qui courait depuis des décennies dans l'édition Jeunesse, à savoir que les histoires portées par une héroïne fille s'adressaient forcément à des lectrices, à des filles. Et donc on publiait beaucoup plus de livres avec des héros masculins, parce que c'était le seul genre possible pour un lectorat mixte. Aujourd'hui je remarque que nous recevons beaucoup plus de propositions éditoriales avec des personnages féminins, et que ces personnages sont beaucoup moins stéréotypés. Et le défi justement maintenant est de ne pas tomber dans le stéréotype inverse, avec une sur représentation des personnages de super-héroïnes ", poursuit l'éditrice.

"Le rôle de la littérature jeunesse, c'est de proposer une variété des modèles divers, autant pour les filles que pour les garçons. Je pense d'ailleurs que la représentation des garçons sera la deuxième étape post #Metoo : une réflexion sur la 'masculinité toxique', qui survalorise la force, et qui ne représente pas la sensibilité des garçons par exemple", souligne l'éditrice. "Comme je travaille sur les livres du monde entier, je remarque que les livres qui viennent des pays du nord ont intégré cette dimension, sans que ce soit le sujet du livre. Et c'est vers ça qu'il faut tendre", conclut l'éditrice.
Elisabeth Tielmans (à gauche) éditions La Pastèque

Elisabeth Tielmans (à gauche) éditions La Pastèque

© Laurence Houot - Culturebox
"J'ai longtemps vécu au Quebec, et j'avais oublié ce que c'est que d'être regardée comme un bout de viande", confie Elisabeth Tielmans qui représente en France la maison d'édition jeunesse québecoise La Pastèque. "Ces questions sont très présentes dans la société québecoise et les femmes et les auteures militent depuis longtemps. Par exemple Elise Gravel, auteure de "La grincheuse en tutu"  qui imprime des affiches et les distribue gratuitement dans les écoles".

"On remarque qu'il y a de plus en plus d'auteures qui proposent des textes en mode 'girl power'", souligne Coline Rebue, chargée de communication à L'école des Loisirs. "Et on peut vraiment relier ce phénomène au mouvement #Metoo", ajoute-t-elle en nous présentant deux livres post #Metoo qui s'adressent à des très jeunes lecteurs et lectrices. "Renversante", de Florence Hinckel, Clothilde Delacroix, un roman qui s'adresse aux enfants à partir de 8 ans, et qui imagine un monde à l'envers, où Léa endosse tous les stéréotypes qui sont attachés aux garçons. "Pour des enfants encore plus petits, on a aussi récement publié "Trucs de filles ou trucs de garçons" de Clementine du Pontavice, qui reprend toutes les activités habituellement réservées à l'un ou à l'autre sexe (pleurer, jouer au foot…) pour dire que chacun peut faire comme il a envie, avec ses propre goûts", explique Coline Rebue.

"Le livre, un lieu unique dans la construction de soi"

Le mouvement #Metoo a manifestement ouvert des brèches dans le monde de l'édition jeunesse, mais les livres peuvent-ils vraiment changer les choses ? "Moi je n'utilise pas les livres, mais les catalogues de Noël", nous confie dans les allées du salon Noémie Martin, professeure des écoles. "Les enfants n'ont pas du tout conscience des stéréotypes, et quand on regarde ensemble les publicités ou les catalogues de Noël, c'est très intéressant, et ça leur fait comprendre des choses", estime l'enseignante. Mais rassurez-nous, le livre peut quand même être utile aussi ?

"Dans la lecture il y a un rapport intime à soi-même, en dehors du regard de l'autre, contrairement au cinéma, aux séries, aux réseaux sociaux, c'est un rapport de soi à soi, avec son imaginaire et ses fantasmes et donc c'est un lieu unique dans la construction de soi", estime quant à elle la romancière Isabelle Pandazopoulos.

"Ce ne sont pas nos livres qui vont changer le monde, mais ceux qui lisent nos livres peuvent changer le monde"

"Le livre peut permettre, surtout à l'adolescence qui est un moment propice aux remises en question, de voir le monde autrement, et de se donner les moyens de questionner leurs idées, leurs comportements, leur adhésion à une culture dégradante pour la femme, pour pouvoir ensuite refuser ces modèles imposés, autant pour les filles que pour les garçons, qui s'ils peuvent s'identifier à des personnages 'alliés des femmes' qu'ils rencontreront dans les livres, peuvent eux aussi sortir des stéréotypes liés à leur sexe", estime Maÿlis De Lajugie.
Marianne Zuzula, éditrice responsable de la jeunesse, La ville brûle

Marianne Zuzula, éditrice responsable de la jeunesse, La ville brûle

© Laurence Houot / Culturebox
"On peut raconter tout ce qu'on veut aux enfants dans les livres, tant qu'à la maison les enfants voient la mère aux fourneaux pendant que le père regarde des séries sur Netflix", estime Marianne Zuzula, chargée de la jeunesse de La Ville Brûle, une maison d'édition très engagées sur ces questions. "C'est pour cette raison que nous publions des "essais" pour la jeunesse, et que nos livres sont conçus pour être lus en famille", explique l'éditrice de "Ni poupées ni super-héros", de Delphine Beauvois et Claire Cantais, publié en 2015 et qui s'adresse aux enfants à partir de 4 ans. "Ce ne sont pas nos livres qui vont changer le monde, mais ceux qui lisent nos livres peuvent changer le monde", conclut Marianne Zuzula.