Peut-on apprendre à écrire ? Réponse avec des enseignants et des étudiants en master de création littéraire

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Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox

Mis à jour le 31/03/2018 à 15H47, publié le 29/03/2018 à 08H52
Ernest Hemingway au travail 

Ernest Hemingway au travail 

© Hulton-Deutsch Collection/CORBIS/Corbis via Getty Images

Depuis quelques années, des masters de création littéraire ont vu le jour dans les universités françaises. Qu'y apprend-on ? Y a-t-il des recettes pour apprendre à écrire ? Quelle différence avec un atelier d'écriture ? Les diplômés deviennent-ils tous des écrivains ? Réponses avec des enseignants et deux anciens élèves, qui ont récemment publié leur premier roman.

En place et depuis longtemps dans les universités anglo-saxonnes, et notamment aux Etats-Unis, les filières de création littéraire étaient jusqu'ici totalement absentes des cursus universitaires en France. Le paysage a changé depuis quelques années avec l'apparition de masters de création littéraire dans plusieurs universités françaises. En quoi consistent ces formations ? A qui s'adressent-elles ? Peut-on apprendre à écrire de la littérature ? La formation est-elle dans ce domaine synonyme de formatage ?
David Lopez, Olivia Rosenthal, Nicole Caligaris, Lucie Desaubliaux au Salon Livre Paris le 19 mars 2018

David Lopez, Olivia Rosenthal, Nicole Caligaris, Lucie Desaubliaux au Salon Livre Paris le 19 mars 2018

Autant de questions auxquelles répondaient il y a quelques jours au salon Livre Paris  lors d'une table ronde Olivia Rosenthal, écrivain, maître de conférences et cofondatrice du master de création littéraire Paris-8 Saint-Denis, Nicole Caligaris, auteure, enseignante dans le master de création littéraire du Havre, Lucie Desaubliaux, ancienne étudiante du master de création littéraire du Havre, auteure d'un premier roman, "La nuit sera belle", publié en avril 2017 aux éditions Actes Sud, et David Lopez, ancien étudiant du master de création littéraire de Paris 8 et auteur de "Fief" (Seuil), un premier roman remarqué de la rentrée littéraire de septembre 2017.

"L'idée était de créer un laboratoire"

"Je pratiquais des ateliers d'écriture avec les étudiants. À l'université et particulièrement à Paris 8, il y avait toute une panoplie de filières artistiques. Il ne manquait que la littérature", explique Olivia Rosenthal.

"L'idée était de créer un laboratoire pour explorer diverses formes de littérature. Nous avons pensé ce master comme un lieu hospitalier pour des jeunes gens qui avaient envie de s'engager dans la littérature sous toutes ses formes".

Olivia Rosenthal précise : " Certains veulent expérimenter, d'autres ont envie d'être publiés, l'intérêt du master est de faire travailler ensemble différentes manières d'aborder la littérature."

"Quand j'étais petit, je disais je veux être écrivain comme d'autres disent je serai astronaute"

"Je ne suis pas venue avec le projet de publier mais je voulais expérimenter l'écriture. J'ai vu que ça prenait et que j'avais envie d'aller plus loin", confirme Lucie Desaubliaux. "J'avais envie d'écrire depuis toujours. Quand j'étais petit, je disais je veux être écrivain comme d'autres disent je serai astronaute. Ce master pour moi c'était une manière de donner un cadre, une légitimation à cette envie", confie David Lopez.

Les procédures d'accès sont à peu près les mêmes partout. Il s'agit de présenter un projet d'écriture et de rédiger une lettre de motivation. Des promotions d'une vingtaine d'étudiants entre 23 et 45 ans, "avec un projet en tête", explique Olivia Rosenthal. "Ce projet ne sera pas forcément celui qu'ils développeront ensuite pendant le master", précise-t-elle.

"L'idée est de créer un groupe. Il faut qu'ils forment un collectif où peuvent se produire des choses", dit-elle. "La question est de savoir ce que vient chercher l'étudiant. Les candidatures que l'on va retenir, ce sont celles des étudiants qui ont quelque chose à faire dans le master", ajoute Nicole Caligaris.

Un master de création littéraire, pour quoi faire ?

"Avant on bricolait l'écriture dans son coin. On faisait ça pour soi-même, et il n'y avait pas de diplôme. Le master est un lieu où vous apprenez à vous connaître, où vous apprivoisez votre sensibilité, mais aussi où vous pouvez trouver votre orientation professionnelle. C'est un lieu de découverte. Il y a des temps de travail avec les auteurs, des master class. Certains vont découvrir un métier au cours du master, certains choisiront par exemple à la sortie de travailler dans le monde de l'édition", souligne Nicole Caligaris.

"Ce qui est important, c'est d'être enfin au côté de gens qui veulent faire la même chose que vous. Et donc on peut partager des connaissances, des expériences, des façons de faire, si le groupe est bien formé. Si on réunit des gens qui aiment faire la même chose, cela ne peut que dialoguer", confie Lucie Desaubliaux.
"Quand je suis arrivé dans le master, mon texte était mauvais. Ils me l'ont dit. Mais ils m'ont pris pour mon appétit. Le master ça m'a d'abord permis d'arrêter de m'autocensurer. J'étais en plein cliché romantique de l'écriture et de la littérature. J'ai pu aller vers ce que j'avais vraiment à proposer", ajoute David Lopez.

Il a publié "Fief" au Seuil en septembre 2017, un roman qui raconte la vie d'un jeune homme vivant dans une ville moyenne de province, entre les tours et les pavillons. Un roman écrit dans une langue composite. David Lopez s'y est emparé du parler des quartiers périphériques des villes pour en faire littérature, l'humour en embuscade. Comme il nous le confiait dans une interview au moment de la sortie de son roman en septembre, c'est au cours du master de création littéraire que David Lopez a accouché de son roman, et de cette langue qu'il gardait jusque-là pour le rap. Pour lui, "le master c'est une rencontre vers soi".

"On est dans une ambiance de recherche. Pour les étudiants il s'agit d'explorer d'expérimenter. C'est une forme de compagnonnage. On cherche ensemble, dans une ambiance où règne une très grande ouverture d'esprit", ajoute Nicole Caligari.

"On essaie d'emmener l'étudiant à construire sa bibliothèque personnelle"

Les étudiants reçoivent également un enseignement plus théorique, autour de la littérature contemporaine, la traduction, les modes de publication. "On leur dit : 'tu fais de la littérature, il faut que tu lises et que tu ailles voir ce qui se fait ailleurs'. Chacun construit son rapport à la littérature. Ici ils deviennent des lecteurs. On ouvre des portes, mais on ne donne pas de bibliographies, par exemple. On essaie plutôt d'emmener l'étudiant à construire sa bibliothèque personnelle. Cette ouverture n'est pas limitée aux livres mais à tous les arts. On est très liés aux autres formations artistiques de Paris 8, les étudiants peuvent suivre les cours de photo, de danse, dans le cadre notamment d'un partenariat avec les Beaux-Arts de Cergy", précise Olivia Rosenthal.

La formation s'intéresse aussi à la professionnalisation. "On organise des rencontres avec des traducteurs, des éditeurs, des écrivains, qui viennent discuter et partager leur expérience avec les étudiants. Quand ils arrivent, les étudiants, souvent, ne savent pas que l'écriture implique un tas de métiers, et que l'écriture s'inscrit dans une chaîne qui permet à la littérature d'exister. Notre boulot est aussi de faire découvrir cette chaîne du livre", précise Olivia Rosenthal.

"On n'est pas là pour se faire des cadeaux"

Comment se déroule l’enseignement ? "D'abord, il y a le laboratoire d'écriture, c'est le lieu où l'on suit leur projet de création littéraire", explique Olivia Rosenthal. "On se réunit pour lire les projets en cours. On en discute. Au début les étudiants ne savent pas parler des projets des autres. Je pense que toute formation est une auto-formation, ici on apprend tout seul avec les autres."

"Ce que j'ai appris d'abord, c'est à me lire et à lire les autres. La première année c'est une année exploratoire. Et ainsi j'ai mieux compris ce que je voulais faire", se souvient David Lopez. "Si on réfléchit ça fait un paquet de névrosés qui se réunissent", s'amuse-t-il .

"Pendant deux ans on va se taper dessus. On n'est pas là pour se faire des cadeaux. Un de mes camarades de promo m'a dit des choses dures, pas facile  à entendre. Il m'a suivi dans mon travail pendant tout le master. Aujourd'hui ce mec est mon lecteur. On a réglé nos différends. Quand on écrit on a des doutes. Et moi ça me rassure de ne pas être rassuré. Si c'est trop confortable, ça ne me va pas. D'autres vont avoir besoin de plus de bienveillance. Le master c'est avant tout une expérience", explique l'écrivain.

"L'idée est d'explorer des choses de soi qu'on n'avait pas eu l'occasion d'explorer", insiste Nicole Caligaris.

"Certains ne deviendront jamais écrivains"

On l'a bien compris, dans les masters de création littéraire, on ne donne pas des recettes de cuisine littéraire, et comme le rappelle Olivia Rosenthal, "le principe n'est pas de proposer des formations centrées sur un genre donné, comme le roman, la poésie ou le scénario, précisément parce qu'on offre pas des recettes techniques mais un espace d’accueil, ce qui est complètement différent de ce qui se pratique aux Etats-Unis"

"La question n'est pas de dire 'ce texte est bon ou ce texte ne l'est pas'", explique-t-elle. "Le travail en groupe n'est pas de juger. On n'est pas dans le 'j'aime / j'aime pas'. On essaie plutôt  d'identifier ce qui relève de l'avis personnel et ce qui dans le texte ne va pas, et de comprendre la logique à l'œuvre. L'idée est de rentrer dans la logique de l'autre. Et c'est ce que j'aime dans ce master. Essayer de se plier à une logique qui n'est pas la mienne, c'est une expérimentation pour moi aussi, de lire les autres."
"Certains ne deviendront jamais écrivains, mais ce n'est pas grave. La question n'est pas sur les mauvais textes. C'est avec les bons textes que commencent les emmerdements. C'est un travail que l'on fait ensemble, en accompagnant l'étudiant. On fait ensemble ce petit bout de chemin, le débroussaillage, mais c'est l'étudiant qui au bout du compte fait le travail", ajoute Nicole Caligaris.

"On commence à être reconnus par le monde universitaire, et aussi auprès des éditeurs, qui s'intéressent au travail de nos étudiants. Donc c'est un combat qui commence à porter ses fruits", se félicite Olivia Rosenthal.

"Je déteste les points-virgules, les étudiants ont interdiction d'en utiliser dans leurs textes"

"Il y a encore de la part du grand public une méfiance. Les masters de création littéraire sont encore vus comme des diablotins dangereux. On a tendance à considérer que c'est subversif de former des gens à la création littéraire", remarque Olivia Rosenthal.

L'enseignement de la création littéraire ne risque-t-il pas de conduire à un formatage ? "Je déteste les points-virgules. Donc les étudiants ont interdiction d'en utiliser dans leurs textes. Non je plaisante. J'ai évidemment une certaine conception de la littérature, et c'est à partir de cette conception que je leur parle. Il faut par contre être transparent sur l'endroit d'où on parle. Et puis d'autres écrivains interviennent, et les autres étudiants leur parlent aussi. Donc ils ont différents sons de cloche", précise Olivia Rosenthal.

"Un cursus universitaire, diplômant, est encore pris comme 'rendre compétent à', alors que ce n'est pas du tout le projet. Il faut donc continuer à expliquer, le chemin est encore long."

"Ils sont la relève"

"Je ne dirais pas qu'il y a un courant. Il y a du collectif, mais les étudiants tracent leur propre sillon. Ils proposent des formes littéraires différentes les unes des autres et je m'en réjouis. J'ai plutôt le sentiment que ces jeunes écrivains investissent différents médias pour faire œuvre et que chacun peut dans son domaine, émerger. Si cela représente un courant, nous ne le savons pas encore", souligne Nicole Caligaris.

"Ils sont la relève. Ce sont eux qui sont en train de faire le nouveau paysage littéraire. Notre travail est de donner un petit coup de pouce, mais c'est à eux de jouer", conclut-elle.

Outre David Lopez et Lucie Désaubliaux, une dizaine d'auteurs passés par les différents masters de création littéraire ont publié, ou sont sur le point de le faire, comme Aliona Gloukhova "Dans l’eau je suis chez moi" (Verticale, janvier 2018), Camille Cornu, "Habiletés sociales" (Flammarion 17 janvier 2017), Mélanie Yvon, "Entrée libre" (Nouvel Attila, mai 2018), ou Sven Hansen-Love "Un emploi sur mesure" (Seuil, mars 2018).