Livre Paris : "Corps paysans, corps du roman", la flânerie littéraire de Marie-Hélène Lafon

Laurence Houot
Par @LaurenceHouot
Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 18/03/2018 à 19H57, publié le 18/03/2018 à 19H33
Marie-Hélène Lafon, flânerie au salon Livre Paris

Marie-Hélène Lafon, flânerie au salon Livre Paris

© Laurence Houot / Culturebox

C'est la 3e année que Marie-Rose Guarniéri pétaradante libraire des Abbesses à Paris, propose au salon Livre Paris des "Flâneries" en compagnie d'écrivains, d'éditeurs, de personnalités passionnées par la littérature. Glissons-nous cette fois dans la flânerie de Marie-Hélène Lafon, écrivaine du monde paysan, qui nous invite à explorer les "corps paysans, corps du roman".

Sur le stand des Flâneries, espace cosy comme une bibliothèque, elle est déjà là, robe rouge en fines dentelles, veste en jean et bottines, ses grandes lunettes rondes translucides calées sous une chevelure bouclée, un grand cabas, rouge aussi mais plus vif, d'où sortiront d'ici peu des trésors.

La Bruyère, Ramuz et John Berger

Marie-Hélène Lafon, romancière, auteure de ces merveilleuses oeuvres que sont "L'annonce", "Les Pays", "Joseph" ou encore "Nos vies", tous édités chez Buchet-Chastel, nous invite à la suivre ce dimanche matin dans une flânerie au salon Livre Paris. C'est une expédition pour "creuser dans l'humus" de la littérature pour y dénicher les textes sur le monde paysan, dans le corps de l'écriture.

"Tant qu'à inscrire les paysans dans la littérature, on ne peut pas ne pas passer par le corps. L'écriture est une affaire de corps. Ecrire, c'est incarner par le verbe", commence la romancière avant d'entamer, les mots sortant de sa bouche comme des petits animaux, la lecture du premier livre qu'elle a choisi de partager avec les visiteurs : "Les caractères", de La Bruyère, 1688.

L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes ; ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines : ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé". 

Silence. Elle referme le livre. "Les paysans au travail, des bêtes humaines. C'est rude hein, quand on commence comme ça !"
Marie-Hélène Lafon, salon Livre Paris, mars 2018

Marie-Hélène Lafon, salon Livre Paris, mars 2018

© Laurence Houot / Culturebox
Elle veut, avant d'entrer en mouvement, parler ici aussi de ce "Suisse majuscule" : Charles Ferdinand Ramuz, "La faneuse dans son pré", 1921. "Ce texte est fondateur pour moi, car je me reconnais dans ce corps de la faneuse. Faneuse moi aussi dans les champs de mon enfance dans le Cantal", dit-elle, avant d'inviter les visiteurs à la suivre sur le stand des éditions Points, où elle lit un extrait de "La cocadrille" (1996), de John Berger, écrivain anglais écrivant en français.

"Il a vécu plusieurs années en Haute-Savoie, et s'est fortement impliqué dans le geste paysan. Il a vécu parmi eux, et ils l'ont adopté, ce qui n'est pas facile dans un pays comme la Haute-Savoie, surtout pour un Anglais. C'était un homme magnifique, un prince", ajoute-t-elle avec un grand geste. 

Le petit groupe s'ébranle pour rejoindre le stand de la maison d'édition Cheyne."Les Flâneries, c'est aussi l'occasion de parler des maisons d'édition qui font un travail extraordinaire, qui ont des catalogues magnifiques", souligne Marie-Rose Guarniéri. Marie-Hélène Lafon a choisi ici de lire  "Une femme de ferme", de David Dumortier, 2003

Lecture de Marie-Hélène Lafon, morceaux choisis

Plus loin elle croisera l'auteur de "Grossir le ciel" (Livre de poche, 2014), Franck Bouysse, dont elle va lire un extrait. "C'est ça aussi que j'aime bien dans les Flâneries. Il y a des surprises", se félicite Marie-Rose Guarniérie, aux anges. Les deux écrivains se saluent. Ils se retrouveront sans doute bientôt. "La libraire de Conques, qui m'a fait découvrir votre livre, veut organiser une rencontre", lui révèle Marie-Hélène Lafon.

"Ce livre est un thriller paysan. Il y a un crime. Il y a un mort. Mais ce n'est pas ce qu je viens chercher dans ce roman", commente Marie-Hélène Lafon. "Ce que je cherche, et que je trouve dans ce livre, ce sont les paysans, plantés dans un pays, entre Mende et Alès, dans les Cevennes. Il y a la question aussi de savoir comment on continue à être paysan, comment on transmet, et aussi cette question fondamentale dans le monde paysan : celle de la sollitude". 

"Le pays, le paysage, le paysan" et Giono

Marie-Hélène Lafon invite son petit groupe, qui s'étoffe au fil de la visite, à aller retrouver Jean Giono, "Solitude de la pitié" (1932), au rayon Gallimard. "Le pays, le paysage, le paysan, ils sont tous de la même famille. Ils procèdent tous du même corps. Et tous les personnages que nous avons déjà rencontrés au cours de cette visite, sont plantés dans des paysages. De ce côté-là, il y a chez Giono à manger, à respirer, tant et si bien qu'il a été terrible de choisir", dit-elle avant d'attaquer sa lecture.

"Je suis moi-même rangée au rayon agricole, mais je ne voulais pas vous enfermer dans ce rayon", ajoute Marie-Hélène Lafon. "Giono est de ces écrivains qui ne rencognent pas le monde paysan dans des coins qui ne sentent pas bon. L'air passe, l'air "qui n'a pas été respiré par les autres, comme dirait Giono". On continue avec Noëlle Revaz, "Rapport aux bêtes". "Je vous la conseille", insiste Marie-Rose Guarniéri. 

Puis on passe à Jean-Baptiste Del Amo, "Règne animal", 2016, "une épopée paysanne", commence la romancière. "On a un siècle, on a un clan, on a des bêtes", dit-elle avant de commencer une lecture qui s'achève sous les applaudissements du public, de plus en plus serré, qui se dirige vers les éditions du Tripode où Marie-Hélène Lafon souhaite partager "Les pas d'Odette", de Patrick Da Silva, 2018.

Mais en discutant sur le chemin avec Maud, enseignante en pleine reconversion pour devenir bibliothécaire, misère, on se perd. Pendant que nous essayons de rejoindre le troupeau, Maud confie son plaisir de faire sa première flânerie. "J'avais vu Marie-Hélène Lafon dans La Grande Libriairie sur France 5, et ça m'a donné envie de venir l'écouter. Je ne suis pas déçue ! Cela me donne envie de lire tous les livres dont elle a parlé !".
La belle sélection de Marie-Hélène Lafon

La belle sélection de Marie-Hélène Lafon

© Laurence Houot / Culturebox
Après quelques bifurcations, on retrouve le groupe aux éditions Verdier, où l'on vient de rater de peu la lecture des "Saints innocents", de Miguel Delibes, 1992. Tant pis pour nous, il ne fallait pas s'égarer. Heureusement nous les avons rattrappés pour la dernière escale, un retour au stand des Flâneries. Marie-Hélène Lafon boucle son périple en lisant un extrait de son roman "Les pays", où il est question d'un autre salon... Celui de l'agriculture !
Madeleine, sur le stand des Flâneries littéraires du salon Livre Paris

Madeleine, sur le stand des Flâneries littéraires du salon Livre Paris

© Laurence Houot / Culturebox
On parle avec Madeleine, qui a suivi sans en perdre une miette, sourire accroché aux oreilles, toute la visite avec enthousiasme. "Je suis d'origine bretonne. De la campagne. Alors tous ces textes, ça me parle", dit-elle. "Elle a fait un choix extraordinaire", se réjouit-elle. Aujourd'hui à la retraite, Madeleine était documentaliste, et les livres, c'est "ouuu", avec un large geste des bras."J'étais déjà venue l'année dernière. Et là quand j'ai vu Marie-Hélène Lafon dans le programme, je n'ai pas hésité ! Ces Flâneries, c'est une formule géniale". 

INTERVIEW Marie-Hélène Lafon

Marie-Hélène Lafon confie pourquoi elle a accepté d'offrir cette flânerie, son choix de textes "dont on ne parle quasiment jamais", sa volonté "d'aller les extraire de l'humus jamais fouillé". Des textes qui parlent d'un monde qu'elle connait bien, et pas celui "des céréaliers qui toisent le monde du haut de leurs tracteurs, mais le monde des infimes et des écrasés".