Livre Paris : flânerie littéraire avec André Markowicz, grand traducteur de littérature russe

Par Culturebox (avec AFP) @Culturebox
Mis à jour le 18/03/2018 à 15H27, publié le 18/03/2018 à 15H26
André Markowicz, ici en 2012.

André Markowicz, ici en 2012.

© DAMIEN MEYER / AFP

Dans le brouhaha des allées du Salon Livre Paris, des vers d'"Eugène Onéguine", le chef-d'oeuvre de Pouchkine, s'élèvent, déclamés en russe par le traducteur-poète André Markowicz, sous le regard intrigué des visiteurs.

Ils s'arrêtent sans savoir que le petit homme aux longs cheveux gris et habillé d'un méchant pullover qui récite ces vers sublimes a notamment retraduit toute l'oeuvre de Dostoïevski (29 volumes aux éditions Babel).

Un grand passeur de la littérature classique russe 

"Mon oncle, un homme de morale, lorsqu'il sentit qu'il trépassait, força l'estime générale et se tailla un franc succès..." André Markowicz a repris en français la récitation du roman en vers de Pouchkine. Au salon, dont la Russie est l'invitée d'honneur, devant le stand de Babel, une maison du groupe Actes Sud, on aimerait qu'il déclame là, maintenant, les 6.500 vers qui le composent. Il le pourrait. En russe ou en français, il les connaît par coeur.
Invité des "flâneries littéraires" organisées par la libraire Marie-Rose Guarniéri, André Markowicz peut être considéré comme un grand passeur de la littérature classique russe dans le monde francophone. Grâce au soutien d'Hubert Nyssen (fondateur d'Actes Sud et père de la ministre de la Culture Françoise Nyssen), André Markowicz a retraduit l'oeuvre complète de Dostoïevski mais aussi le théâtre complet de Gogol, celui de Tchekhov (en collaboration avec sa compagne Françoise Morvan) et bien sûr Pouchkine.

La traduction, une "réinterprétation" selon André Markowicz 

Ses traductions ont parfois déstabilisé les francophones habitués à lire Dostoïevski autrement. "Une traduction ce n'est évidemment pas le livre original, ça ne peut pas être le livre original", explique-t-il de sa voix douce. "Quand vous lisez Dostoïevski, il faut le lire en russe sinon vous ne lisez pas Dostoïevski". "Ce que vous lisez c'est une interprétation", insiste-t-il.

Ainsi, ses traductions de Tchekhov (adoptées par la plupart des metteurs en scène francophones contemporains) changent au gré des rééditions. "A chaque réédition, on corrige le texte parce qu'on travaille toujours avec des metteurs en scène, des acteurs...". "Mais le but de ma vie, reprend André Markowicz, ça été de traduire Pouchkine" dont l'intraduisible "Eugène Onéguine" qu'il considère comme "le plus grand livre de la littérature russe". Des sourires apparaissent sur les visages quand André Markowicz raconte comment la lumière lui est venue.

"J'ai mis 25 ans à traduire Eugène Onéguine"

Lors d'un ennuyeux voyage en train (de Rennes à Marseille avant le TGV), "je me récite Eugène Onéguine en russe...". "Comme tout le monde", précise-t-il en déclenchant des rires. "A un certain moment, je me suis rendu compte que je commençais à le dire en français...". Pendant trois jours, il va ainsi "murmurer" en français le texte en octosyllabes et en rimes écrit en 1832. "C'est comment?", demande-t-il tout à trac à sa compagne également traductrice en lui lisant une première strophe. "Ca va", répond-elle simplement. "C'est son plus grand compliment", précise Markowicz, les yeux pétillants de malice derrière ses fines lunettes. "J'ai mis 25 ans à traduire Eugène Onéguine", avoue-t-il.

Pourtant, "la première fois que vous lirez ce roman vous serez extrêmement déçu. Ca ne parle de rien!". "Un homme s'ennuie. Il va à la campagne. Une voisine tombe amoureuse de lui. Il dit non car il est honnête. Il la revoit quelques années plus tard, il tombe amoureux et elle dit non c'est trop tard et c'est tout", résume-t-il provoquant le soupir indigné d'une étudiante. André Markowicz sourit. "Oui, c'est tout et c'est sublime du début à la fin". "C'est le livre le plus extraordinaire, le plus tragique et le plus ironique que j'ai jamais lu (...) Si j'ai fait une chose dans ma vie c'est d'avoir traduit ça", dit-il tandis que déjà des mains se tendent pour saisir un exemplaire du roman.

Alors que la tension s'exacerbe entre Moscou et les capitales occidentales, André Markowicz, né il y 57 ans d'une mère russe et d'un père français d'origine polonaise, affirme: "La Russie ne sombrera pas dans la barbarie car il y a Pouchkine".