Interview - Blexbolex : "Nos vacances", la genèse d'une Pépite

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 11/12/2017 à 11H20, publié le 05/12/2017 à 00H59
Blexbolex à Montreuil, 30 novembre 2017

Blexbolex à Montreuil, 30 novembre 2017

© Laurence Houot / Culturebox

Il a reçu la Pépite d'Or cette année au salon du Livre Jeunesse de Montreuil avec "Nos vacances" (Albin Michel). Blexbolex nous dévoile la genèse de cet album hors norme, qui raconte sans un mot et tout en images les vacances d'une petite fille chez son grand-père, perturbée par l'arrivée intempestive d'un troisième protagoniste. Interview.

Mercredi 29 novembre lors de la remise des Pépites, Blexbolex n'était pas là, mais on avait entendu un enregistrement depuis l'Allemagne, où il réside. Il disait avant de savoir qu'il en serait le lauréat, ce que représenterait ce prix pour lui. Deux jours plus tard, il est à Montreuil et il résume :"En trois mots, je suis content". Bernard Granger, Blexbolex, n'est amateur ni de foule, ni de vacarme, ni de lumières vives. On cherche donc un peu à l'écart de l'agitation des allées du salon un endroit pour parler de ce livre, qu'il a mûri et conçu pendant quatre années.

Voix posée, crayon souvent convoqué pour préciser sa pensée, Blexbolex nous raconte comment ce livre a failli ne pas exister, ce qui l'a sauvé, ce que ce livre raconte, et comment il a cherché et trouvé le moyen le plus juste graphiquement pour l'exprimer. "Si je ne devais ne publier qu'un seul livre, ce serait celui-là", affirme Béatrice Vincent, l'éditrice de Blexbolex depuis dix ans. Entrons dans les secrets de la naissance de ce livre.

Comment est né le livre

Blexbolex : J'avais déjà fait des petites bandes dessinées muettes chez Thierry Magnier. Et j'avais trouvé cela passionnant. Cela oblige à tout faire passer par l'image. A l'origine de ce projet, mon idée était de faire une grammaire visuelle, organisée autour des actions, des actes. La question était : qu'est-ce qu'on produit en agissant ? Après "Romance", j'avais envie que les actes des personnages deviennent la fonction du livre. Alors j'ai fait des plans.

(Blexbolex attrape mon crayon et mon cahier et il dessine une grille, en me montrant comment il avait mis au point un système où les actions s'enchaînaient d'une case à l'autre).

Pourquoi "Nos vacances" a failli ne jamais exister

En fait, je ne suis pas scénariste et j'ai assez peu d'imagination. Créer une grammaire, c'était une manière de poser une théorie qui m'aurait permis d'écrire sans y penser, simplement en posant les actes. C'était une solution pour structurer mon histoire. Mais cela donnait quelque chose de très schématique… C'était vraiment trop conceptuel, et je me suis rendu compte que l'on perdait complètement la dimension de l'histoire. A ce moment-là,  j'ai vraiment pensé laisser tomber le projet. J'étais vraiment déprimé.

Comment un poète japonais, un graveur belge, et un auteur de BD américain ont sauvé le projet

J'avais mes personnages, quelques scènes en tête, mais je ne savais pas du tout vers quoi ça allait mener. Au moment où j'aillais laisser tomber, je me suis replongé dans l'œuvre de Kenji Miyazawa, un écrivain et poète japonais, qui écrit des textes courts, des petites histoires féeriques, en intégrant tout le folklore japonais des 'Yokaï' (des fantômes). Ce sont des textes remarquables. Je me suis dit qu'il fallait cette densité poétique pour mon histoire, et j'ai repris le projet.

A ce moment-là, je me suis plongé dans le dispositif de Richard McGuire, l'auteur de "Ici". Ça m'a intrigué. C'est un travail à la fois magnifique et critiquable à plusieurs niveaux. Qui m'a fait réfléchir. Il a conceptualisé un espace physique, qu'il a représenté à 45° comme une pièce de théâtre. C'est un très beau livre, mais qui me parait comporter des erreurs dans sa conception, par rapport à la continuité narrative. Cette contradiction m'a intéressé.
"Ici" de Richard McGuire 

"Ici" de Richard McGuire 

© Richard McGuire/Gallimard
Je dois aussi parler d'une autre source d'inspiration. C'est Frans Masereel, un graveur sur bois du début du XXe siècle qui a réalisé plusieurs livres portés par une image par page. Il a aussi réalisé des grands récits muets, avec une grande portée idéaliste, une vraie volonté de porter un message humaniste, avec des univers à la fois satiriques et élégiaques.

Une partie de sa poésie s'appuie sur la pantomime. Ce sont les gestes qui dynamisent toute l'action. Et c'est ce que le cinéma muet a fait à la même époque : inventer une syntaxe qui met en scène les personnages, les gestes, uniquement à travers les images Cela rejoint le jeu de marionnettes, ou la pantomime, qui donnent peu d'indices sur les personnages, hormis à travers leurs actes.

Dans l'une de ses histoires, un personnage fait un voyage en train. Quand il arrive en gare, il part observer les roues du train. Ainsi dès les premières images de son histoire, Frans Masereel nous donne un indice sur le personnage, sur son caractère. On sait tout de suite qu'il est curieux. On comprend immédiatement ce qui le fait vibrer. Et c'est un caractère que l'on va ensuite retrouver tout au long de l'histoire.
Extrait de  "Passionate Journey", Frans Masereel 1919

Extrait de  "Passionate Journey", Frans Masereel 1919

© Frans Masereel
Ces trois éléments m'ont décidé à reprendre le projet. J'ai gardé mon idée de grille, mais de manière beaucoup moins visible, en arrière-plan. J'ai décidé de poser des images sur les double-pages. Une image quand il s'agit d'exprimer un mot, et plusieurs images quand il s'agit d'exprimer une ligne, une phrase. Je l'ai envisagé comme un dispositif de narration. A partir de ce moment-là, j'avais tous les éléments en main, alors je suis allé m'enfermer pendant trois semaines tout seul dans un chalet à la montagne pour travailler. Je me suis fixé un maximum de 120 pages et j'ai travaillé sur le découpage, sur les articulations, en veillant à rester à l'intérieur du cadre que je m'étais fixé. 

Mais au fait, l'histoire de "Nos vacances", c'est quoi ?

Je voulais tout simplement raconter la relation entre ces trois personnages. La fillette, l'enfant étranger et le grand-père. Il y a pas mal de scènes qui ont sauté, j'ai réduit tout ça à l'os. Cette relation entre les trois personnages, c'est vraiment le cœur du projet. Essayer de dire cette relation, c'est ce qui m'a guidé tout au long du projet. Pour être plus précis, c'est même la relation entre les deux enfants qui est au centre de tout. Le troisième personnage, le grand-père, est arrivé après, parce que j'en avais besoin pour tempérer les enfants. Le grand-père est le pivot, le point d'équilibre. Il est là pour calmer le jeu.

Qui est ce balourd d'éléphant ?

Il arrive d'on ne sait où. Il y a deux scènes que j'avais dessinées dès le début du projet. Celles de la raquette et du ballon. La petite fille lui prend le ballon pour frustrer l'éléphant. C'est sa manière de lui dire 'Tu n'as pas le droit de jouer'. Dans mes premiers dessins, il était humanisé, il avait une tête d'éléphant avec un petit pantalon, une chemise. Et puis finalement, quand je l'ai repris, il est devenu cet éléphant avec sa tronche d'extra-terrestre. Il y a tout ce jeu de vexation, de frustration, qui est super intéressant, et aussi la méchanceté.
"Nos vacances", pages pages 22-23

"Nos vacances", pages pages 22-23

© Blexbolex
C'était amusant de dessiner la fillette sans aucune expression sur le visage, juste comme un petit robot. Ce sont ses actes qui expriment cette idée que l'autre n'est pas le bienvenu. C'est ça que je cherchais avec cette grammaire, cette précision du geste qui fait que l'on n'a plus besoin de texte ni même d'expression des visage. Si la précision du geste est juste, alors on comprend tout de suite.

Pourquoi l'histoire de cette fillette parle de la vie

Il y a beaucoup de situations comme ça dans la vie, où les actes et les gestes parlent plus que les mots. Cela pose la question de savoir si l'on peut se laisser leurrer par les mots, se faire berner. Alors que les gestes sont parfois si précis que si l'on observe bien, alors les situations deviennent parfaitement claires.
"Nos vacances", pages 54-55

"Nos vacances", pages 54-55

© Blexbolex

Pourquoi la lumière joue un rôle primordial dans "Nos vacances"

Dans ce projet, les lumières et les ombres sont très importantes. Un peu comme dans la pantomime. La lumière joue un rôle. On a besoin de la lumière pour exprimer la nonchalance d'une fin d'après-midi, les orages qui éclatent. Avant la scène du bâton, où la fillette tape l'éléphant, elle domine, il y a de l'électricité dans l'air, et ça se déchaîne. Il y a donc tous ces moments où des atmosphères accompagnent l'action. Et à la fin seulement, on lit une expression sur son visage. Chacun peut comprendre ce qu'il veut. Moi je dirais qu'elle a le sentiment d'être passée à côté de ses vacances.

Comment "Nos vacances" est un mélange de tissage au crochet et de techniques numériques

J'ai commencé à manipuler la tablette graphique avec la retouche d'images dans les années 90, et au fil du temps je me suis rendu compte que l'on peut dessiner avec cet outil. J'importe aussi des matières, des lavis d'encre ou des frottages de crayons, pour les lumières, pour faire un brouillard par exemple. Il n'y a rien de mieux que la mine de plomb frottée sur du papier pour créer une atmosphère, à la manière de Seurat.
Le pont de Courbevoie. Dessin de Georges Seurat (1859-1891), 1886. Crayon. Geneve, Collezione Berggruen 

Le pont de Courbevoie. Dessin de Georges Seurat (1859-1891), 1886. Crayon. Geneve, Collezione Berggruen 

© AFP
Et sinon je travaille le motif, dans des jeux de miroirs, de répétitions, de correspondances, de symétries. Puis avec toutes ces combinaisons, je fais un travail d'assemblage, un peu comme un travail au crochet ou du tissage.

Dans le futur, je voudrais creuser un peu plus ça, et aussi améliorer le rendu des couleurs à l'impression. J'aimerais aussi travailler sur la mise en scène, avec toujours ce soucis de m'adresser aux enfants, qu'ils puissent lire les livres et que ça leur plaise. Mais j'aimerais pousser encore plus loin les limites dans ce travail de mise en scène, tout en restant dans le cadre de cette contrainte.

Pourquoi Blexbolex préfère raconter ses histoires aux enfants (plutôt qu'aux adultes)

Quand je fais mes livres, je sais que je les fais pour les enfants. Au niveau visuel, j'essaie de faire les choses de la manière la plus claire possible. Je veux continuer à faire des livres pour les enfants parce que j'arrive à être plus juste, je me sens plus libre. Quand j'ai travaillé pour les adultes, j'ai eu l'impression d'avoir un peu raté en sur-jouant l'adulte, un peu comme un ado qui voudrait dire à un adulte qu'il est adulte. C'est plus naturel pour moi de m'adresser aux enfants, la question alors ne se pose pas : je suis un adulte qui parle aux enfants, je n'ai pas de démonstration à faire et je peux me concentrer sur ce que je veux réaliser et essayer de le faire du mieux possible. Finalement, écrire pour les enfants est une contrainte qui me libère plus qu'elle ne me contraint.

Pourquoi c'était une chance, à ses yeux, de faire "Nos vacances"

Parfois je m'assois dans mon sofa et mon esprit se fixe sur un truc, et puis des tas d'idées s'y agglutinent. Faire un livre comme ça me donne la chance d'exprimer toutes ces idées abstraites, de leur donner un corps, un espace. Sinon comment parler de la dramaturgie de la nature ? Comment raconter la chaleur d'un après-midi ? Comment dire certaines lumières… Le livre me donne la chance de concentrer tous ces moments vécus, et aussi ceux qui ne le sont pas et les frustrations.
Blexbolex "Nos vacances", pages 80-81

Blexbolex "Nos vacances", pages 80-81

© Blexbolex
Ce que Blexbolex avait envie de dire en racontant cette histoire
Moi je n'ai pas envie de balancer des slogans, de donner des leçons, de dire qui a raison, qui a tort. Je ne juge pas. Quand je dessine un acte de brutalité, par exemple, je ne sais pas ce qui se cache derrière. Une autre méchanceté peut-être ? Je ne suis pas du tout dans l'idée de juger, mais plutôt de montrer le rapport de force, et l'essence de ce moment précis, et l'instant où le spectateur va pouvoir y accéder par le regard. Tout ce qui précède le geste on ne le connait pas. Et pareil pour ce qui suivra…
Couverture de l'album "Nos vacances" (Albin Michel) de Blexbolex
"Nos vacances", de Blexbolex
(Albin Michel Jeunesse – 128 pages – 18 euros)