"Usage communal du corps féminin" de Julie Douard, chronique hilarante de la folie ordinaire

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 23/01/2014 à 15H16, publié le 23/01/2014 à 10H31
Julie Douard, auteur de "Usage communal du corps féminin"

Julie Douard, auteur de "Usage communal du corps féminin"

© Hélène Bamberger / P.O.L

"Usage communal du corps féminin" met en scène une jeune orpheline naïve et coincée, lancée malgré elle dans des aventures abracadabrantes en compagnie d'une galerie de personnages loufoques. Le deuxième roman de Julie Douard est la chronique réjouissante d'un petit bourg, une friandise dans la rentrée littéraire de l'hiver 2014.

L'histoire : D'abord des personnages, campés comme les figures d'une pièce de théâtre bouffonne. Une orpheline naïve et gauche (Marie Marron), une vieille tante qui fume du tabac roulé et finit alcoolique (Hortense), un commercial séducteur, ambitieux et roublard "plein de hargne" et aussi assassin (Gustave Machin), un dentiste (René Chabodon) affublé d'une femme acariâtre (Maryse Chabodon) et d'un fils étudiant en philologie tout mou (Maurice), un chat, un gendarme (Barnabé), aimé dudit chat, une secrétaire de mairie malheureuse, dévouée,  (Francine Dumoulin), honorée dans les toilettes du bar-tabac du bourg par Gustave (entre autres) avant d'être occie par le même affreux Gustave, une prostituée gourmande (Josette), un faux ingénieur bricoleur-destructeur (Rudolph), une bonne sœur défroquée et convertie au "Renouveau Solidaire" (Catherinette) et bien d'autres encore…

Tout ce petit monde vit dans une ville de province, "un bourg" dans une zone "semi-rurale", l'action n'étant pas davantage située géographiquement, ni temporellement non plus d'ailleurs, mais ça n'a pas grande importance. La jeune orpheline, Marie Marron, dont le "corps respirait la difficulté", travaille chez le dentiste et s'occupe de sa vieille tante qui l'a recueillie après la mort tragique de ses parents. Sa rencontre avec Gustave Machin ouvre de nouvelles perspectives à sa vie monotone bien rangée, et marque le début des aventures racontées dans cette rocambolesque histoire.

Marivaudages dans la langue d'Audiard

Le roman de Julie Douard est une comédie enlevée, du Marivaux mâtiné d'Audiard, qui évoque aussi les univers patinés de Caro et Jeunet. Ce récit cocasse soulève sans prise de tête un certain nombre de questions autour de la féminité. L'écrivain brosse une galerie de portraits de femmes en tous genres et de tous âges. L'organisation du concours de Miss, ouvert aux femmes du bourg "ni trop jeunes ni trop vieilles, qui ont un mari, des enfants, un slip, un talent, savoir-faire ou spécialité", imaginé par le maire pour dynamiser la commune, en constitue la moelle. Les hommes de l'histoire n'y sont pas épargnés.

Derrière ce titre qui sonne comme un essai de sociologie (il s'agit en fait de l'exclamation d'une conseillère municipale, manifestant par là sa réprobation féministe à l'organisation du concours de miss "Cet usage public du corps féminin à des fins publicitaires est intolérable !") se cache un récit croustillant. La langue de Julie Douard est colorée, les phrases bien troussées. On rit très souvent et l'on suit avec délectation cette fable pleine de rebondissements, où l'on voit éclore une Marie Marron enfin débarrassée de sa gangue.
Usage communal du corps féminin, Julie Douard (P.O.L.)
Usage communal du corps féminin Julie Douard (Editions P.O.L. - 230 pages - 16,50 euros)

Extrait :
"Les éclairs au chocolat avaient été considérablement appréciés, de même que la tarte aux fraises et le crumble à la pistache. Josette avait toutefois précisé, au milieu de sa collation, qu'elle ne pratiquait pas le saphisme et Marie Marron, qui ne savait pas du tout de quoi on parlait, avait timidement répondu qu'elle s'en arrangerait car elle ne voulait que des tuyaux.
Elle commença par l'alambic de Gustave. Mais, contenue par son devoir de discrétion, elle parlait si bas que Josette ne comprenait pas un mot de ce qu'elle disait. Marie, la croyant sourde, sortit alors un carnet de son sac afin d'écrire les deux questions qui la taraudait :
     Où puis-je me procurer un alambic?
     Où sont les vraies gens du pays?

Josette resta perplexe. Cette grande fille lui semblait soit folle, soit idiote. A moins qu'elle fut une espionne envoyée par la brigade des mœurs, mais à la réflexion, c'était peut probable. Elle crut bien faire en répondant par écrit sur le carnet de Marie :
     fautl'faire soi-même
     ils sont partout

Marie, qui ne s'y connaissait pas plus en bouilleur de cru qu'en saphisme, mais qui constatait que Josette avait fini son goûter, jugea bon de s'en tenir là et de méditer chez elle ces informations."

Julie Douard est originaire de Basse-Normandie. Elle a écrit plusieurs pièces de théâtre, dont une pour les enfants, "Les mots sans soucis", publiée aux éditions du Petit théâtre de Vallières. "Usage communal du corps féminin" est son deuxième roman. Le premier, "Après l'enfance", a été publié en 2010 aux édtions P.O.L. Elle enseigne la philosophie au lycée depuis une dizaine d'années.