"Shâb ou la nuit" : comment peut-on être persane ?

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 23/04/2013 à 10H43, publié le 23/04/2013 à 10H04
La romancière Cécile Ladjali © © JB Hennequinquol

Cécile Ladjali s'était déjà dévoilée dans ses romans, hantés par la question de l'origine. Elle livre ici le beau récit de son adoption, de son enfance en banlieue, du parcours miraculeux de l'élève cancre devenue agrégée de lettres modernes. Elle raconte surtout, la quête de ses racines iraniennes.


Pourquoi Shâb ou la nuit,  livre autobiographique signé Cécile Ladjali, murmure-t-il à ce point à l'oreille du lecteur (de la lectrice) ? Parce qu'elle y évoque, d'une écriture vive et drôle, une enfance banlieusarde, dans les années 70 et 80, à Champigny-sur-Marne, la ville emblématique de Georges Marchais (1920-1997), le dirigeant d'alors du Parti communiste français.

Parce qu'elle y raconte une enfance choyée par des parents adoptifs qui l'adoraient, même s'ils commirent quelques erreurs de taille. Comme placer cette enfant brune à la peau mate, qui s'appelait Ladjali (patronyme de son père adoptif, d'origine algérienne) dans un internat chic et bourgeois.

"Dans ma classe, toutes les filles étaient des cas sociaux"

L'établissement renvoya cette erreur de casting dans une première technologique et publique. "Dans ma classe, écrit-elle, toutes les filles étaient des cas sociaux : drogués, filles-mères, délinquantes, sidéennes. Mais je me sentais bien dans ma nouvelle école. Il y soufflait un vent de liberté. Jamais on ne m'insulta en raison de mon physique, on trouva même ma peau jolie".

Un professeur remit sur les rails de la filière générale cette future agrégée de lettres, qui dépassait les 19 de moyenne en français. Un épisode qui explique, sans doute, l'empathie de cette enseignante pour certains de ses élèves : "toute jeune, nous a-t-elle dit, j’ai vécu un échec scolaire cuisant. Je sais ce que c’est que d’avoir des profs qui ne valent rien. Après chaque conseil de classe,  j'ai la rage. Mes parents avaient une confiance absolue dans le maître, ils avaient accepté le verdict. J'ai eu beaucoup de chance".
 
"Les yeux noirs de mon fils"

Pour qu'elle parte à la recherche de sa mère biologique iranienne, Il a fallu la mort de ses parents - et surtout de sa mère d'adoption vénérée, si blonde, avec qui les visiteurs traquaient en vain une quelconque ressemblance.

Il a fallu, surtout, la naissance de son premier enfant : " Quand je vis pour la première fois les yeux noirs de mon fils, j'eus l'intuition de ce qu'étaient le sang et la force du corps à imprimer son caractère sur un autre corps. Camille me ressemblait...." Et d'ajouter : "De façon plus ou moins consciente, l'Iran se mit à investir ma vie. je me mis à aimer les plats épicés, à m'habiller à l'orientale, à rechercher les parfums lourds".  Et, moins anecdotiquement, à mener la quête dont elle fait ici le récit.

L'auteure d'Aral a-t-elle eu du mal à passer de la fiction à l'autobiographie ? "Je m’étais dit, je ne ferai jamais ça, si on ne s’appelle pas Saint Augustin ou Rousseau, c’est narcissique."  Ce qui a permis ce passage à la première personne du singulier ?  "Une discussion avec un ami il y a deux ans. Il m’a dit qu'il fallait arrêter de parler de biais de cette adoption, qu'il fallait l’aborder de manière frontale."

"En Iran, j'avais une impression de déjà vu"

Comment vit-elle ses origines iraniennes ?  "De façon très paradoxale". "Je suis allé en Iran à Noël 2001, raconte-t-elle. J’avais une impression de déjà vu, de boire l’eau du Léthé (le fleuve de l'Oubli, dans la mythologie grecque) de retrouver des choses enfouies, de reconstruire symboliquement des tas de parcours. Je ne suis pas du tout iranienne, mais je dois considérer un corps, une peau, je suis rattrapée par mes origines." Elle n'exclut pas que "son travail à venir se joue là-bas, qu'elle s'engage, du côté de l’écriture, si ça bouge en Iran".

On ne dévoilera pas la fin, l'histoire de cette mère biologique dont la "fille abandonnée écrit des livres et dévoile tout". Cécile Ladjali a tourné la page pour retourner au roman: "J'écris, dit-elle, un Tristan et Iseult, je suis revenue à la fiction, au mythe".  S'il a peu à voir avec Tristan et Iseult, Shâb est, aussi, un livre d'amour. Une nuit lumineuse où s'enfouir.

Shâb ou la nuit,
Cécile Ladjali
Actes Sud (21 euros)