Rentrée littéraire : Oh... Djian !

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 10/09/2012 à 16H27
"Oh...", Philippe Djian / Edition Gallimard

"Oh...", Philippe Djian / Edition Gallimard

© Gabriel Bouys / AFP

"Oh…" Avec pour titre une interjection, Philippe Djian signe un roman jaillissant.

L'action se situe dans une ville qui n'est pas nommée. Paris, Lyon, Marseille? Peu importe. Dans ce livre le décor importe peu.

L'histoire: une presque cinquantenaire se fait violer. Etonnée de ne pas être totalement anéantie par cette agression, cette femme active continue sa vie, tentant de ressentir ce que cet épisode a opéré en elle. Une vie tristement moderne. Michèle travaille, dénicheuse de bons scénarios pour une boîte de production. C'est elle la patronne, associée à une amie, dont le mari est son amant. Elle est divorcée. L'ex est un scénariste raté qu'elle voit toujours très régulièrement. Ils ont un fils immature, très doué pour se mettre dans des situations insensées.  Sa mère est une vieille séductrice pathétique. Et son père, personnage en creux, est en taule depuis 30 ans parce qu'il a tué 70 enfants dans un Club Mickey.

Dit comme ça, ça paraît invraisemblable. Mais ce n'est pas ce qui préoccupe Djian. L'auteur de 63 ans ne fait pas dans la psychologie. Il raconte une histoire, déroule des faits, décrit des personnages et leur manière de se dépatouiller dans une vie moderne parfois compliquée.

Le prix de la liberté

Michèle est un beau personnage, incarnation de ce que le féminisme a engendré : des femmes fortes, libres, indépendantes, qui savent dire non, mais qui en paient chèrement la facture. Michèle dit non aux hommes : non à son mari quand il cherche à lui fourguer ses mauvais scénarios, puis définitivement quand il veut la gifler. Non à son amant quand elle n'en veut plus (ça le met en rage). Michèle dit non aussi à sa mère qui la supplie d'aller voir son père assassin en prison.

Du coup elle paie. Les loyers de son fils et de sa mère. Souffre de voir son ex-mari s'égayer dans les bras d'une jeunesse. Subit le chantage d'un amant dépité. Il y en a quand même deux à qui elle ne dit pas non : son fils (c'est viscéral) et son violeur (là c'est plus compliqué).

L'inquiétante étrangeté de l'âme humaine

Michèle ne capitule pas, non. Elle jouit de la contrainte. Le livre n'explique pas pourquoi. Paradoxe humain décrit par Djian à travers les questionnements angoissés de Michèle, sa culpabilité, son incompréhension d'elle-même. Seule certitude, l'évènement initial, qui ouvre le roman (le viol), inaugure une série de déplacements dans l'équilibre de la vie de Michèle.

Le sujet est sombre, et pourtant on rit souvent en lisant le dernier livre de Djian. "Lorsque j'entend certaines femmes déclarer qu'elles ont vécu leur accouchement comme un orgasme, je leur éclate de rire à la figure. J'ai rarement entendu une telle idiotie-on croirait entendre de vieilles rescapées de l'époque ancienne, la cervelle cuite par le soleil, et en redescente d'acide".

Comme au cinéma

Djian réussit  très bien à se mettre dans la peau d'une femme de 50 ans.  On oublie que c'est un homme qui écrit. "Oh …" est un roman qui parle des vivants. La filiation, l'amour, le sexe, la mort. Djian aborde toutes ces questions charnellement, à travers la vie et les péripéties de ses personnages.

Son écriture est  rythmée, visuelle, au point que parfois on se demande si on est en train de lire un livre ou dans une salle obscure, à contempler un film bien ficelé. Qu'en reste-t-il une fois les lumières rallumées ? C'est une autre question.


Oh...
Philippe Djian
Editions Gallimard
240 pages / 18,50 €

[ EXTRAIT ]

"Le matin devient bleu, resplendissant. Je file voir ma mère. Dans son salon, je croise un jeune type athlétique mais tout à fait ordinaire. 
Je me demande si mon agresseur de la veille ressemblait à ça - je n'ai que le souvenir d'une cagoule avec deux simples trous pour les yeux, et encore, je ne me souviens déjà plus si elle était bleue ou rouge -, s'il ressemblait à ce type à l'air satisfait qui me cligne de l'œil en quittant l'appartement de ma mère. 
"Maman, mais combien les payes-tu, mais quelle tristesse ! ... dis-je. Tu ne pourrais pas changer ? Je ne sais pas, moi, sors avec un intellectuel ou un écrivain. Tu n'as pas besoin d'une espèce d'étalon, je suppose. A ton âge. 
- Ça ne m'atteint pas. Je n'ai pas à rougir de ma vie sexuelle. Tu n'es qu'une petite garce. Ton père a raison. 
- Maman, on arrête. Ne me parle pas de lui. Il est bien où il est. 
- Mais qu'est-ce que tu racontes, ma pauvre fille ? ! Bien sûr que non, ton père n'est pas bien où il est. Il devient fou. 
- Il est fou. Parle avec son psychiatre." 
Elle m'offre le petit déjeuner. Je crois qu'elle s'est fait refaire quelque chose depuis la dernière fois. Ou juste botoxer ou je ne sais quoi, peu importe. Elle a changé de vie de façon radicale depuis que son mari - qui est aussi malheureusement mon père - est enfermé - même si elle a œuvré pour la bonne cause dans un premier temps. Une vraie dévergondée. Elle a dépensé beaucoup d'argent en chirurgie esthétique, ces dernières années. Parfois, sous certain éclairage, elle me fait peur. 
"Très bien. Qu'est-ce que tu veux ? 
- Ce que je veux ? Maman, c'est toi qui m'as appelée." 
Elle me considère un instant sans réagir. 
Puis elle se penche vers moi et me dit : "Réfléchis bien, avant de me répondre. Ne me réponds pas à la légère. Réfléchis bien. Que dirais-tu si je me remariais ? Réfléchis bien. 
- Je te tuerais, c'est bien simple. Pas besoin de réfléchir." 
Elle secoue doucement la tête, croise les jambes, allume une cigarette. 
"Tu as toujours souhaité une version aseptisée du monde, me dit-elle. Le sombre, l'anormal, t'a toujours fait peur. 
- Je te tuerais. Inutile de me sortir ton charabia. Tu es prévenue."
J'ai fermé les yeux, jusque-là. Certes, son appétit sexuel m'a toujours étonnée, et je ne le cautionne pas - mieux que ça : il me répugne assez - mais j'ai décidé de me montrer ouverte et libre d'esprit sur ce point. Si c'est sa façon de s'en sortir je l'accepte - sans chercher à en connaître les détails. Très bien. Cependant, lorsque l'affaire prend une tournure un peu trop sérieuse et que nous risquons d'avancer sur un terrain glissant, comme c'est le cas avec cette histoire de mariage, ma foi j'interviens. Qui est l'heureux élu cette fois ? Qui a-t-elle rencontré ? Qui donc est ce Ralf - le bougre a un nom - qui apparaît dans le champ et l'assombrit ? 
J'ai écarté un avocat qui se prétendait fou d'elle en déclarant qu'elle était porteuse du virus, puis un directeur d'agence en lui racontant la vérité sur notre histoire - qui jette aussitôt un froid - et encore ne l'avaient-ils pas demandée en mariage. 
Je ne pense pas pouvoir tolérer quelque chose d'aussi grotesque. Une femme de soixante-quinze ans. Son union, les fleurs, la lune de miel. Elle ressemble à ces vieilles actrices terrifiantes, entièrement replâtrées, aux seins remontés - 5 000 euros la paire -, à l'œil brillant, violemment bronzées. 
"J'aimerais savoir qui va payer mon loyer durant les années qui viennent, finit-elle par soupirer. J'aimerais que tu me le dises. 
- Moi, bien sûr. C'est ce que j'ai toujours fait, non ?" 
Elle sourit, bien qu'elle soit visiblement très contrariée. 
"Tu es d'un tel égoïsme, Michèle. C'est effrayant." 
Je beurre les toasts qui viennent de sauter du grille-pain. Je ne l'ai pas vue depuis un bon mois et j'ai déjà envie de partir. 
"Imagine qu'il t'arrive quelque chose", dit-elle. J'ai envie de lui répondre que c'est un risque à courir. 
Je couvre un toast de confiture de framboises. Abondamment. Exprès. Difficile de ne pas s'en mettre plein les mains, et je le lui tends. Elle hésite. On dirait des grumeaux de sang. Elle fixe la chose un instant et elle me dit :
"Je crois qu'il n'en a plus pour longtemps, Michèle. Je crois qu'il faut que tu le saches. Ton père n'en a plus pour très longtemps. 
- Eh bien, bon débarras. C'est tout ce que j'ai à dire."