Rentrée littéraire : "Home" de Toni Morrison, roman court et magistral

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 06/09/2012 à 18H38
Toni Morrison livre un magnifique 10e roman, "Home", à 81 ans

Toni Morrison livre un magnifique 10e roman, "Home", à 81 ans

© Michael Lionstar/AP/SIPA

"Home", le dernier livre de Toni Morrison, prix Nobel de littérature en 1993, est une merveille. Ce court roman est le 10e livre d'une grande dame de la littérature américaine de 81 ans.

L'Amérique des années 1950. Coupée en deux : celle des Noirs, et celle des Blancs. Séparés. Bus, toilettes, restaurants, hôtels... Racisme et violence institutionnalisés (les lois Jim Crow distinguent les citoyens selon leur appartenance "raciale". L'Amérique de la ségrégation, à la veille de la lutte pour les droits civiques. Voilà pour le décor.

L'histoire : Frank est américain, noir, originaire de Lotus, une petite ville de Géorgie, "le pire endroit du monde, pire que n'importe quel champ de bataille". Il grandit dans une famille pauvre (même s'il s'appelle Frank Money). Les parents n'ont pas le temps de s'occuper des enfants, cumulant travail dans les champs de coton, chez les planteurs de la région, et ménages pour la mère. Seules lueurs de son enfance : une petite sœur, qu'il protège de sa grand-mère malveillante, et ses copains, avec qui il tente d'oublier l'ennui du quotidien. Frank veut partir de cet endroit "qui ressemble à aucun endroit où vous voudriez être."

Enrôlé dans la guerre de Corée, Frank rentre fracassé, pétri d'angoisses qu'il ne réussit à calmer qu'en buvant jusqu'à l'inconscience, avec pour seule ambition de "rester en vie". Poursuivi par "la rage incontrôlable, la haine de soi déguisée en faute de quelqu'un d'autre", rien ni personne, pas même sa fiancée, ne parvient à apaiser ses cauchemars. Jusqu'à ce qu'un appel au secours de sa sœur le jette sur les routes du pays.

Home : retour rédempteur

Toni Morrison tisse des liens étroits entre les tressaillements de l'âme de son personnage et le monde qu'il habite et qu'il traverse. "Road roman" à travers l'Amérique des années 1950, qui brosse un portrait du pays effarant (racisme -des guides répertorient les restaurants et hôtels où les Noirs ont le droit de mettre les pieds- maccarthysme, eugénisme…), "Home" est aussi un voyage intérieur, le chemin d'un homme vers lui-même, pour accepter ce qu'il est et d'où il vient, anéantir ses démons et devenir un homme. C'est en rentrant chez lui, dans cette ville qu'il voulait tant quitter, dans une communauté humaine simple mais soudée, que Frank trouve enfin la paix. "Home", contient tout cela : la maison, les racines, l'âme.

Femmes en quête de liberté

De très beaux personnages, portraits de femmes aspirant à la liberté, habitent "Home". Lily, la petite amie de Frank veut maîtriser sa vie. Figure féminine enveloppante et moelleuse, à laquelle Frank s'accroche, pour tenter de sauver sa peau. "Elle avait quelque chose qui m'a stupéfait, qui m'a donné envie d'être assez bien pour elle". La trêve est de courte durée. Lily ne peut pas soigner Frank des démons  qui le hantent (la honte et la culpabilité). Lily le laisse partir, et choisit de vivre sa vie.

Autre figure de femme, Cee, la sœur de Frank, naïve et fragile tombe dans tous les pièges que lui tend la vie dès que son grand frère n'est plus là pour la protéger. Vie tragique, que Toni Morrison redresse, faisant de Cee un personnage sartrien, incarnation du libre-arbitre. "Ne compte que sur toi-même. Tu es libre. (…) Ne laisse pas Leonore (la grand-mère) ni un petit ami insignifiant, et sûrement pas un médecin démoniaque décider qui tu es. C'est ça l'esclavage. Quelque part au fond de toi, il y a cette personne libre dont je parle. Trouve-la et laisse-la faire du bien dans le monde".

La construction de ce roman court est parfaite

Toni Morrison alterne les chapitres où Frank parle à la première personne et s'adresse au narrateur, dans une confidence bouleversante. Les autres chapitres naviguent habilement d'un personnage à l'autre, donnant au lecteur l'occasion de changer de point de vue. La scène d'ouverture du roman évoque la violence du racisme, comme un cauchemar. Puis les mots sont posés, clairement, sans équivoque, à la fin du livre, permettant d'enterrer le passé. La boucle est bouclée.

L'écriture de Toni Morrison est incisive, percutante, musicale. "Home" pose la question fondamentale de la condition humaine, explore la soumission sous toutes ses formes, et surtout,  la possibilité pour chacun d'en sortir et de (re)trouver sa dignité. Question exprimée par la voix d'un enfant rencontré par Frank au début de son  périple : "Quel métier tu veux faire quand tu seras grand ? Réponse : "homme".

"Home" est un grand livre lumineux et réconfortant.

Home
Toni Morrison
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Christine Laferrière

Editions Christian Bourgois
152 pages, 17€

[ EXTRAIT ]

"Quand elle a vu ce pied noir, avec sa plante rose crème striée de boue, enfoui à grands coups de pelle dans la tombe, elle s'est mise à trembler de tout son corps. Je l'ai prise par les épaules en la serrant très fort et j'ai essayé d'attirer son tremblement dans mes os parce que, en tant que grand frère âgé de quatre ans de plus qu'elle, je pensais pouvoir y arriver. Les hommes étaient partis depuis longtemps et la lune était un cantaloup au moment où on s'est sentis suffisamment en sécurité pour déranger ne serait-ce qu'un brin d'herbe et repartir à plat ventre, en cherchant le passage creusé sous la clôture. Quand on est rentrés chez nous, on s'attendait à prendre une raclée ou du moins à se faire gronder pour être restés si tard dehors, mais les adultes ne nous ont pas remarqués. Leur attention était accaparée par des troubles."