Rencontre avec Michèle Kahn, partie sur les traces de "La clandestine du voyage de Bougainville"

Mis à jour le 17/03/2014 à 14H29, publié le 17/03/2014 à 14H30
La romancière Michèle Kahn

La romancière Michèle Kahn

© Patrick Lafrate

A bord de l'expédition du comte de Bougainville, qui a fait le tour du monde au 18e siècle, il y avait une passagère clandestine : Jeanne Baret. Une botaniste embarquée avec son amant, un des scientifiques du voyage. La romancière Michèle Kahn, que nous avons rencontrée, raconte cette incroyable histoire.

Quel est le thème du nouveau roman de l'auteure de "Shanghai la juive" et "Cacao" ? Le voyage autour du monde du comte Louis-Antoine de Bougainville (1729-1811). Plus précisément une facette inconnue : l'histoire "incroyable et vraie" de Jeanne Baret. Une voyageuse clandestine embarquée en 1766 à bord de "L'Etoile", un des deux vaisseaux de cette expédition, pour faire le tour du monde auprès de son amant, le naturaliste Philibert Commerson. 

Comme il n'était pas question d'avoir une femme à bord, Jeanne a dû se faire passer pour le valet de son compagnon. Ce qui signifiait se bander les seins. Transformer sa voix. Ne jamais se trahir par une intonation trop aigüe, ou une goutte de sang sur le pantalon, le jour de ses règles.

Point de départ : une fleur dédiée à cette botaniste inconnue

Ce qui a incité Michèle Kahn a écrire un roman sur cette histoire vraie ? "Un jour en voiture, raconte-t-elle, en écoutant France-Culture, j’ai entendu parler d'une fleur qu’on venait de découvrir, en Amérique du Sud. En lui donnant le nom de Solanum Baretiae (comme l'explique Slate), un biologiste de l'université d'Utah dédiait la fleur à Jeanne, cette femme botaniste qui n’avait aucune plante à son nom. L'émission m'a alertée. Je suis partie aux sources, les journaux de bord de l'expédition de Bougainville. Il m’a fallu trois ans pour écrire cette histoire."

Elle a donc pioché l'essentiel dans les documents d'époque, complété tel ou tel détail dans les immenses bibliothèques à portée de clic. A 73 ans, Michèle Kahn, blonde, coquette et vive, navigue entre l’Histoire qui nourrit ses romans et sa propre destinée– son mari, comme elle l'a raconté dans "Quand vous reviendrez, aurons-nous une auto ?" - a été seul de sa famille sauvé enfant de la déportation – et les nouvelles technologies dont elle est férue.  

Cinq ans déjà, nous a-t-elle raconté sur une terrasse ensoleillée du XVe arrondissement, où elle a élu domicile, qu’elle est sur Twitter. Un réseau auquel elle fut initiée par le journaliste Pierre Haski, l'un des fondateurs de Rue 89, lors d'un festival Etonnants voyageurs.

Parallèlement - fossé générationnel oblige ?- la romancière déplore que ces nouveaux modes relationnels se soient accompagnés d'une absence croissante de communication entre êtres humains et d'une montée des réflexes narcissiques.

"A l’époque, les femmes n’ont que le droit d’être épouse et mère !"

L’occasion de revenir à Jeanne, notre héroïne clandestine, si "modeste alors qu’aujourd’hui, tout le monde veut être célèbre. Sa grande vertu, c’était l’amour des autres, et le sens de la liberté. Il faut se rappeler qu’à l’époque, les femmes n’ont que le droit d’être épouse et mère. Interdit, par exemple, d’être en cheveux ! Sur le bateau, Jeanne découvre le plaisir d'avoir la tête à l’air. Mais cette liberté est payée au prix fort, avec la crainte constante d'être démasquée."
 
Qu’envisage-t-elle comme prochain sujet de roman ? Née à Nice en 1940, bercée sous les palmiers et la lumière de la Côte d'Azur, la romancière confie s’intéresser au groupe d'artistes et peintres allemands réfugiés à Sanary dans les années 30 et au début de la Seconde guerre mondiale. Mais chut ! Se documenter d'abord.

"Le livre n'est pas achevé tant qu'il n'a pas de lecteurs"

Pour l'instant, en "parfaite artisan", elle assure le service après-vente de "La clandestine du voyage de Bougainville". Et considère que "le livre n'est pas achevé tant qu'il n'a pas de lecteurs" car elle écrit aussi pour "amener du bonheur aux gens".

Du bonheur, cette écrivain-voyageuse hédoniste accro au chocolat noir en donne à satiété avec ce roman historique, et ce savoureux portrait d'exploratrice-botaniste. Savante et aventurière méconnue, Jeanne Baret se voit, enfin, accorder sa part de reconnaissance. A lire les cheveux au vent, dans l'air du grand large.

La clandestine du voyage de Bougainville
Michèle Kahn (éditions LePassage) 19 euros