Prix Marie Claire du roman féminin : "Heureux les heureux" de Yasmina Reza

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 14/06/2013 à 18H42, publié le 08/01/2013 à 17H27
Yasmina Reza, "Heureux les heureux" (Flammarion)

Yasmina Reza, "Heureux les heureux" (Flammarion)

© Frédéric Dugit/PHOTOPQR/LE PARISIEN/MAXPPP

En 21 chapitres, "Heureux les heureux", le dernier roman de Yasmina Reza dresse une série de portraits dont la somme offre le spectacle d'une comédie humaine contemporaine. Vif et réjouissant.

"Liberté d'esprit et d'écriture, voilà ce qui distingue les lauréates du Grand Prix du Roman Marie Claire 2013. Cette année, Yasmina Reza remporte la palme littéraire avec "Heureux les heureux" (Editions Flammarion) . Un livre sur les relations humaines farouchement anticonformiste, qui fait tomber les masques." a annoncé le jury, présidé par Fabrice Gaignault, rédacteur en chef Culture et Célébrités de Marie Claire, et les membres du jury, Sandra Acina, Evelyne Bloch-Dano, Gilles Chenaille, Marianne Mairesse, et Colombe Schneck.

L'histoire : On y rencontre des personnages de tous âges, des hommes, des femmes, une secrétaire médicale, un joueur, un cancérologue, une vieille tante, un jeune homme qui se prend pour Céline Dion (sérieusement), des fils et des pères, des épouses et des maîtresses, des amants, chacun et chacune étant à la fois l'un ou l'autre, l'un et l'autre, comme dans la vie.

Ces petits riens qu'on a mis bout à bout

En résulte un enchevêtrement de destins esquissés sur les scènes du quotidien (le supermarché, la salle d'attente du médecin, le shopping, le restaurant ...) où les personnages révèlent ce qu'ils sont. De ces frottements surgissent l'expression des sentiments intimes et les grandes questions existentielles : l'amour, le temps, la mort, l'amitié, la honte, le courage, la mélancolie, la solitude, le ressentiment, les petites lâchetés, le bonheur, le renoncement… Bref, une belle palette de ce qui forge une vie, cette addition de petits riens.

Entrelacs

Là où le lecteur pourrait ressentir de la frustration (puisque chaque nouveau chapitre introduit un nouveau personnage, immédiatement abandonné dès le chapitre suivant), il se trouve au contraire embarqué dans le train d'une comédie humaine à la fois joyeuse et bondissante. Au fil des pages, Yasmina Reza tisse des liens, fait se chevaucher des fils, en tire d'autres, noue, dénoue, tricote. A tel point que pour s'y retrouver il faut parfois rembobiner, fouiner, recouper pour dénicher les connections et dresser la cartographie de ce paysage humain.

L'écriture dans un flux

Yasmina Reza conduit son affaire brillamment. C'est drôle, touchant et profond, sans être ennuyeux. Avec des mots bien choisis, elle déploie son histoire sans paragraphes, dans une course jaillissante, phrases et dialogues enchaînés, sans tirets, ni guillemets, ni retours à la ligne, et sans jamais perdre son lecteur. Un régal. Ce que Yasmina Reza nous dit ne se résume pas, ne se fige pas, mais prend la forme de son roman : un mouvement, qui transmet une certaine idée de la vie.

Heureux les heureux Yasmina Reza
Flammarion – 192 pages – 18 €
Couverture

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© Studio Flammarion
[ MORCEAUX CHOISIS ]

Ernest Blot
"Mes cendres. Je ne sais pas où il faudra les mettre."
Rémi Grobe
"On ne parle pas assez de l'influence des lieux sur les affects."
Vincent Zawada
"Vous êtes obsédé par Israël vous aussi? demande ma mère. Naturellement, répond l'homme. J'approuve le laconisme. Si ça ne tenait qu'à moi, je pourrais disserter sur l'abîme de cette réponse."
Chantal Audouin
"Thérèse Ecoupaud – c'est le nom de la femme de Jacques – m'a donné rendez-vous dans un café à la Trinité. Elle m'a dit, j'aurai une veste beige et je lirai Le Monde. Un programme hilarant."
Pascaline Hutner
"Nous avons réussi à emmener Jacob chez un psychiatre en lui faisant croire que c'était un oto-rhino."
Jeannette Blot
"Quand on a un homme dans sa vie, on s'interroge sur des choses idiotes, la tenue du rouge à lèvres, la forme du soutien-gorge, la couleur des cheveux. Ça occupe le temps. C'est gai. Peut-être que Marguerite a ce genre de préoccupations. Je pourrais lui poser la question mais j'ai peur d'une révélation qui me ferait souffrir. Ça fait tant d'années que je n'aspire à aucune métamorphose."
Paola Suares
"Luc a dit, moi je prendrais bien une escalope panée avec des frites. J'ai été attaquée par la mélancolie dans ce box minable, soi-disant intime. Le garçon a nettoyé la table en bois verni qui n'était même pas vraiment propre après son passage. Je me demande si les hommes, sans se l'avouer, souffrent de ce genre d'attaque."
Loula Moreno
"Darius Ardashir est le génie du présent pur."
Marguerite Blot
"Il y a un poème de Borges qui commence par "Ya no es mágico el mundo. Te han dejado". "Le monde n'est plus magique. On t'a laissé." Il dit laissé, un mot de tous les jours qui ne fait aucun bruit."