Pourquoi "Le lambeau" est une offrande de Philippe Lançon, rescapé de l'attentat de Charlie Hebdo, à chacun d'entre nous

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Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox

Mis à jour le 07/11/2018 à 19H42, publié le 09/05/2018 à 18H47
Le romancier Philippe Lançon en 2013

Le romancier Philippe Lançon en 2013

© C Helie

En écrivant "Le lambeau" (Gallimard), Philippe Lançon, rescapé de l'attentat de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 ne fait pas seulement le choix de l'écriture ET de la vie. Il dépose à nos pieds une offrande. En partageant avec nous par la littérature son expérience, il nous autorise à faire corps avec les victimes de l'indicible événement, et ainsi, nous donne la possibilité d'en faire le deuil.

Philippe Lançon faisait figure d'outsider dans les listes des prix littéraires de cette rentrée 2018. Il reçoit ce mercredi 7 novembre le prix spécial du jury Renaudot après s'être vu décerné le Femina, pour "Le Lambeau" (Gallimard). Le 5 novembre 2018 il est venu recevoir son prix en personne, sa première apparition publique depuis l'attentat et la sortie de ce roman puissant, sur sa reconstruction.

L'histoire : la tragédie tout le monde la connait. Le matin du 7 janvier 2015, les journalistes de Charlie Hebdo étaient réunis comme chaque semaine pour la conférence de rédaction, ils parlaient du livre de Michel Houellebecq, "Soumission" (Flammarion, 2015), ils étaient tous là ou presque, quand ont surgi deux hommes cagoulés et armés.

"J'étais maintenant à terre, sur le ventre, les yeux pas encore fermés, quand j'ai entendu le bruit des balles sortir tout à fait de la farce, de l'enfance, du dessin, et se rapprocher du caisson ou du rêve dans lequel je me trouvais. Il n'y avait pas de rafales. Celui qui avançait vers le fond de la pièce et vers moi tirait une balle et disait "Allah Akbar !" Il tirait une autre balle et répétait encore "Allah Akbar !"

Des tueurs Philippe Lançon ne voit que deux jambes noires qui avancent pour tuer. Blessé, il fait le mort. Les terroristes repartent en lui laissant la vie sauve, mais les deux minutes qui viennent de s'écouler tuent d'un seul coup son passé, et son futur. ""Allah Akbar !", la seconde suivante chassant la précédente et la renvoyant dans un lointain passé et même très au-delà, dans un monde qui n'existait plus". A partir de cet instant, Philippe Lançon a quitté "le monde où la vie continue".

"Bernard est mort"

L'écrivain consacre un chapitre, un seul, à l’événement. Il y en a un autre pour dire ce qui se passe dans les minutes qui suivent. "Les morts se tenaient presque par la main. Le pied de l'un touchait le ventre de l'autre, dont les doigts effleuraient le visage du troisième, qui penchait vers la hanche du quatrième, qui semblait regarder le plafond, et tous, comme jamais et pour toujours, devinrent dans cette disposition mes camarades".

Il se sent double, l'un regardant l'autre, contre lui et sous ses yeux, les morts. "Bernard est mort", m'a dit celui que j'étais, et j'ai répondu, oui il est mort, et nous nous sommes unis sur lui, sur le point de sortie de cette cervelle que j'aurais voulu remettre à l'intérieur du crâne et dont je n'arrivais plus à me détacher, car c'est par elle, à ce moment-là, que j'ai enfin senti, compris, que quelque chose d'irréversible avait eu lieu".

Ensuite Philippe Lançon se concentre sur la routine. "J'ai une dernière fois fermé les yeux comme si, à force de ne pas voir, cela pouvait ne pas avoir été vécu. Je les ai rouverts et Bernard était toujours là. Celui que je devenais a voulu pleurer, mais celui qui n'était pas tout à fait mort l'en a empêché. Il a dit : "Ils sont partis, maintenant il faut se relever". Il l'a dit au pluriel, "ils sont partis", comme si de rien n'était. Celui qui n'était pas tout à faire mort cherchait à retrouver le détail de ses habitudes. Il n'avait qu'une hâte, prendre son sac, retrouver sa bicyclette et rendre ses feuillets sur Shakespeare". Il fait un dernier geste pour s'accrocher à ses habitudes en sortant sa carte vitale dans le véhicule de secours qui l'emmène à l'hôpital. Il y restera en continu puis par intermittence, près de trois ans.

Dès lors il n'y a plus de place ici ni pour le chagrin ("Je n'avais pas du chagrin, j'étais le chagrin" Page 211), ni pour la nostalgie, ni pour la haine, ni pour rien d'autre que le présent, et l'expérience de sa reconstruction. Celle de son visage arraché par les balles. Et celle de sa présence au monde. C'est ce que racontent les 15 autres chapitres de ce livre de 500 pages, un huis-clos à l'hôpital et à l'intérieur de la tête en travaux de Philippe Lançon. Il nous emmène avec lui dans une marche incertaine, pas à pas, sur une corde raide, tendue entre deux mondes, celui des morts et celui des vivants, où le moindre pas de côté peut provoquer la chute.

"Le monde d'en bas"

Ce huis clos est peuplé par ces morts et par ces vivants : son frère, ses parents, son ex-femme Marilyn, sa compagne Gabriela. Et aussi tous les amis resurgis des différentes couches de sa vie passée, qui lui écrivent, viennent lui rendre visite, qui dorment à ses côtés la nuit, à tour de rôle. Comme sur la scène d'une tragédie grecque, il y a des personnages principaux, des seconds rôles, des apparitions, des spectres, des chœurs. Chloé, la chirurgienne occupe vite le devant de la scène. D'autres agissent en coulisses (le frère, les amis), ou dans les enfers, "le monde d'en bas", qui devient pour lui comme une maison de campagne, et où il descend tant de fois qu'on ne les compte plus : le bloc.

Comme Catherine Meurisse dans "La légèreté" (Dargaud, 2016), Philippe Lançon convoque la beauté pour rester du côté de la vie. Là où Catherine Meurisse y allait par échappées, Philippe Lançon pratique la répétition, qui prend des formes rituelles : il lit et relit la mort de la grand-mère de "La recherche" de Proust avant de descendre au bloc, il écoute et réécoute les préludes de Bach, s'accordant à peine une variation dans les interprétations, selon les circonstances, lit et relit Kafka, Thomas Mann. On ne sait trop ce qu'il y cherche, encore moins ce qu'il y trouve, mais le lecteur se laisse contaminer par le réconfort du geste répété. Ces œuvres sont comme des compagnons, comme des doudous, comme des béquilles, qui l'aident à tenir en équilibre.

Le livre de Philippe Lançon est une offrande, déposée au pied de tous ceux qui ont été touchés par les attentats et l'indicible violence, par la perte de ces figures qui les ont accompagnés comme des tontons, des frères, des amis, depuis l'enfance : l'indémodable bouille et les dessins grinçants de Cabu, les dessins de Wolinski que l'on regardait en cachette quand on était enfant, les unes de Charb, la voix de Bernard Maris sur France Inter le vendredi matin...

Le miracle de la littérature

"Le Lambeau" est le récit d'une reconstruction, dans lequel l'auteur rend un hommage bouleversant à l'univers de l'hôpital, et plus largement à un monde dans lequel on ne tire pas sur les gens parce qu'ils ont fait des dessins, mais dans lequel au contraire on met tout en oeuvre pour réparer les vivants, avec une place, toujours et quoi qu'il arrive, pour l'humour, pour les blagues, et pour la dérision. Le livre de Philippe Lançon est écrit dans une langue magnifique, tendue comme une peau de percussion au début du livre, puis se relâchant au fil du récit, à mesure que l'étau se desserre, que se banalisent les événements, que la vie revient, au rythme d'une marche paisible au bras de la femme qu'il aime, même si la violence, tapie, peut surgir à nouveau. 

En partageant son expérience Philippe Lançon fait don au lecteur de la possibilité d'intérioriser un événement d'une violence tellement sidérante qu'il n'était pas possible de s'en emparer, de le faire sien ou de le digérer (d'autres diraient d'en faire le deuil). Avec ce livre, en faisant du "Je" un "Nous", il autorise chacun à faire entrer en soi les disparus. Comment réussit-il cette prouesse ? En produisant de la littérature, tout simplement. Merci Monsieur Lançon.
"Le lambeau", couverture
"Le lambeau", Philippe Lançon
(Gallimard - 510 pages - 21 euros)

Extrait :

Dans la chambre 106, l'anémone de mer revenait chaque soir. Elle remontait du passé cubain et se substituait à la cervelle de Bernard. Elle battait sa propre mesure, mon pouls. Elle m’envoyait du sang, de l'eau sombre, des souvenirs interrompus ou menacés, comme des images projetées sur un écran dans lequel le spectateur finit par disparaître et, assez vite, ce battement m'attitrait. Elle projetait de moins en moins d'images et m'aspirait de plus en plus vers son propre vide, vers le fond. Elle me pompait. Je devenais l'anémone de mer, la sanglante anémone, et, une fois à l'intérieur, dans ses tentacules, son velours, sa pulsion, je redevenais la cervelle de Bernard, une cervelle océanique détachée du petit paquet de la rue Nicolas-Appert, comme une méduse en pleine eau. A cet instant, une tristesse panique m'envahissait. Elle était le don de l'anémone, une réalité absolue et aussi peu comestible que le cacao à 100% et que pourtant il me fallait avaler. J'ouvrais les yeux pour échapper à l'attraction, à la digestion. Si j'avais continué de la fermer, la réalité de l'attentat se serait refermée sur ce qui me restait de conscience : l'anémone née de la cervelle de Bernard aurait dévoré la mienne, et, si je n'en étais pas mort, peut-être serais-je devenu fou. J'aurais rejoint le cœur de l'événement et je me serais décomposé là-bas, en lui, sur ce parquet où nous restions allongés. C'est peut-être cela qui caractérise le fou : être prisonnier à perpétuité de l'événement cruel et impensable qui, croit-il, l'a fondé."

"Le lambeau", page 209