"Le collier rouge" de Rufin : 1919, le juge, le révolutionnaire et son chien

Laurence Houot
Par @LaurenceHouot
Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 10/03/2014 à 08H45, publié le 06/03/2014 à 18H55
Jean-Christophe Rufin

Jean-Christophe Rufin

© BALTEL/SIPA

Le romancier Jean-Christophe Rufin célèbre à sa manière le centenaire de 14 avec son dernier roman, qui met en scène un paysan lettré, héros mais révolutionnaire, un chien, une enquête et un amour … Un roman court et fort, qui dénonce avec intelligence la brutalité de la guerre et explore les paradoxes du cœur humain.

L'histoire : Eté 1919, dans une petite bourgade du Berry écrasée de soleil, un chien hurle devant les portes de l'ancienne caserne, transformée en prison pendant la guerre. Dedans, un seul prisonnier, paysan érudit et héros de la Grande Guerre. Il est sous la garde de l'unique geôlier de la ville, Dujeux, exaspéré par les aboiements incessants du cabot cabossé. Arrive en ville un officier, aristocrate du nom de Lantier du Grez, chargé de juger l'affaire qui a conduit Morlac en prison. Quelques jours pour essayer de comprendre ce qui s'est passé dans la tête du prisonnier, de l'affaire on n'en sait pas plus, on la découvrira au rythme de l'enquête.

Lantier se laisse absorber par la torpeur de la ville, persiennes fermées, salles désertes de restaurants ne servant que "des plats lourds adaptés aux jours de pluie", où "les gens parlent", et où tout le monde se connait. C'est comme ça que Lantier entend parler de Valentine, une fille qui vit en bordure d'un village voisin, seule avec son petit garçon et dont on dit qu'elle fut la bonne amie de Morlac avant la guerre…

Le juge interroge patiemment ce prisonnier différent de ceux qu'il a eu jusqu'ici à juger, "un héros", qui "avait défendu la Nation et en même temps, qui la vomissait". Au fil de ces entretiens, les interrogatoires se muent en conversations, où Morlac fait le récit de cette abominable guerre, de la Champagne à Salonique dans l'armée d'Orient, du front à la fraternisation dans les tranchées au son de l'Internationale et Guillaume, le chien fidèle (celui qui hurle devant sa prison) toujours dans ses basques…

La ligne de démarcation entre l'homme et l'animal

Dans une ambiance et avec des personnages ancrés dans la terre, qui rappellent les romans de Giono, Jean-Christophe Rufin dessine cette boucherie qui prive les hommes de leur humanité. "Les distinctions, médailles, citations, avancements, tout cela était fait pour récompenser des actes de bêtes." 

De ce tête à tête entre les deux hommes, nait une forme de vérité, autant sur le conflit que sur la complexité du cœur humain. Le romancier souligne l'absurdité de la guerre avec un récit tendu, dépouillé, concentré sur une situation, à la manière d'un conte ou d'un roman de Dino Buzzati. 

Jean-Christophe Rufin confie, à la fin du livre, s'être inspiré d'une histoire vraie, celle que lui a racontée le photographe Benoît Gysembegh lors d'un reportage en 2011 en Jordanie, "une anecdote simple et très courte" dont l'académicien sent tout de suite qu'elle constitue "un de ces petits cristaux de vie rares, à partir desquels il est possible de construire un édifice romanesque". Gagné : dans la profusion de livres consacrés à la guerre 14 cette année, le court et dense roman de Jean-Christophe Rufin est à mettre en haut de la pile.

Le collier rouge Jean-Christophe Rufin (Gallimard/Collection Blanche – 160 pages – 15,90 euros).
Le collier rouge, Jean-Christophe Rufin (Gallimard)
Extrait :
Le juge avait une longue habitude de ces présentations. Il égrenait les données d'état civil avec une expression navrée. Les différences de dates et de lieu qui définissaient chaque individu étaient fondamentales : c'était à elles que chacun devait d'être ce qu'il était. Et en même temps elles étaient si dérisoires, ces différences, si minuscules, qu'elles révélaient, mieux qu'un matricule, à quel point les hommes se distinguent par peu de choses. A ces notations près (un nom, une date de naissance…), ils constituent une masse indistincte, compacte, anonyme. C'était une masse que la guerre avait pétrie, gâchée, consumée. Personne ne pouvait avoir vécu cette guerre et croire encore que l'individu avait une quelconque valeur. Et pourtant, la justice, à laquelle Lantier était désormais affecté, exigeait, pour condamner, que lui soient présentés des individus. C'est pourquoi il devait cueillir ces renseignements, les fourrer dans un dossier où ils se dessécheraient, comme des fleurs serrées entre les pages d'un gros livre.

Jean-Christophe Rufin est né en 1952. Médecin, historien, romancier et diplomate, il est membre de l'Académie Française depuis 2008. Il a écrit une dizaine de romans, dont "L'Abyssin" en 1997 et "Rouge Brésil" (Gallimard) couronné par le prix Goncourt en 2001.