La "Vallée des masques" : Tarun Tejpal contre le danger des belles idées

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 15/10/2012 à 18H59
A droite, Tarun Tejpal au Salon du livre à Paris, mars 2010

A droite, Tarun Tejpal au Salon du livre à Paris, mars 2010

© A droite, Etienne de Malglaive / AFP

Dans son troisième roman, Tarun Tejpal, raconte une fable, celle d’un homme qui a grandi dans la communauté d’Aum, une secte reculée qui prétend avoir atteint la vérité. Il préférera pourtant retourner à l’imperfection du vrai monde. L’écrivain indien fait ici un éloge du chaos et du doute face aux totalitarismes et aux intégrismes

« Voici mon histoire. Et l’histoire de mon peuple.
Elle n’est pas très longue. Certains la racontaient le temps d’écluser un verre de Ferment aigre-doux. D’autres y apportaient tant de précision que les tonneaux étaient vides avant qu’ils aient terminé. Aujourd’hui, dans ma confusion, je me situe entre les deux. Pourtant j’ai été, un jour, un homme de convictions, volontaire et déterminé. Les autres venaient me consulter pour retrouver un ancrage solide quand leurs cœurs et leurs âmes vacillaient. Un jour. »

Ainsi commence « La vallée des masques ». Le narrateur va raconter son histoire, qu’il enregistre sur une bande magnétique en l’espace d’une longue nuit. Il sait que ses anciens compagnons d’armes arrivent et vont le tuer. Et il veut témoigner. « Les hommes doivent entendre ce que j’ai à dire, y réfléchir et agir en conséquence. » Son histoire, c’est sa vie dans la Vallée, un lieu isolé où il est né et a grandi au sein d’une communauté, dans le culte d’Aum. Aum c’est « le tout premier son de l’univers » et un grand maître né dans un hameau, qui emmène quelques dizaines de disciples dans une vallée grandiose à l’abri des regards, sur le chemin de la « pureté » et de la « vérité ». Aum va y construire un monde parfait.

La maternité interdite dans la Maternité
Aum considère que ce qui perd notre monde, baptisé outre-monde, c’est l’individualisme, l’appât du gain et le désir de posséder. Dans la Vallée, tous doivent être égaux. On est élevé dans une « Maternité » où toutes les mères sont les mères de tous. On ne sait pas qui est sa mère, même si chacun sent bien qu’il y en a une qui l’étreint un peu plus fort que les autres.

Au Foyer, les enfants éduquent leur esprit en apprenant à méditer et leur corps en faisant du sport à outrance.

Pour pousser plus loin l’obsession de l’égalité, à l’adolescence les garçons se voient coller sur le visage un masque, « l’effigie », qui est le même pour tous. Outre leurs traits, ils perdront aussi leur prénom et auront pour nom un  « alphanombre ». Celui du narrateur est X470. Il remarquera vite que si tous sont frères et égaux, certains (clin d’œil à Orwell) sont plus égaux que d’autres.

L'attachement est proscrit
Il ne faut s’attacher à rien ni à personne. C’est avec les femmes comme avec les mères ou les enfants : les jeunes hommes leur rendent visite tous les samedis au « Sérail des Bonheurs Fugitifs », une espèce de grand bordel où il n’est pas question de s’attacher à l’une ou l’autre. On appelle les filles du « Sérail » les « madones ».

Le narrateur va franchir toutes les étapes, supporter toutes les épreuves pour devenir un Wafadar, un guerrier. Sa foi vacille à quelques moments mais la « vérité » reprend rapidement le dessus.

Pourtant, la déviance, la transgression menace à tout instant. Il y a eu Bhima le grassouillet (l’embonpoint est déjà une déviance), compagnon de l’enfance qui chantait tout le temps et prétendait avoir trouvé son père. Et le bel Arjuna qui n’a pas supporté de perdre ses traits.

Il y a eu la « trahison romantique » du valeureux Wafadar QT2. On raconte que pour l’amour d’une « madone », il s’est révolté, parvenant à emmener avec lui plusieurs de ses « frères ». Le début de sédition qui menaçait la Vallée a fini par être écrasé.

Tarun Tejpal présente son livre aux libraires

La pureté dangereuse
C’est aussi une femme, en révolte, qui va faire basculer le narrateur, lui ouvrir les yeux et lui montrer tout le mal qu’il y a derrière la pureté affichée par la secte. Il fuit pour rejoindre l’ « outre-monde » où il va aimer le bruit et le chaos, le sifflet des trains. « Ce qui m’enchante le plus, chez les gens d’ici, c’est la gaieté  dont ils font preuve à toute heure. (…) Pour les Wafadar, sourire est déjà une faiblesse. » Il va aimer une femme aussi, une femme simple. Dormir avec elle lui apporte le calme et la paix.

Ce roman est une fable contre tous les intégrismes et les totalitarismes. Tarun Tejpal fait des allusions à la Chine de Mao : Aum est arrivé dans la Vallée au terme d’une « longue marche vers la libération », les chefs sont les « grands » ou « incomparables » Timoniers. Sans parler des séances d’autocritique auxquelles se livre le narrateur quand son esprit vacille.

Mais le communisme n’est pas la référence unique. Le compagnon le plus proche d’Aum, aux origines de la secte, s’appelle Ali, comme le premier disciple du prophète Mohammed.

 « La Vallée des Masques » veut montrer « comment on crée les mythes et comment l’homme utilise les mythes qu’il crée pour opprimer d’autres hommes », a expliqué Tarun Tejpal sur France Culture (29 août 2012). « Aum pourrait être n’importe qui, Jésus Christ, Mohammed, Krishna. Son identité importe peu, ce qui est important c’est de voir comment le mythe est créé. »

Les belles idées peuvent être dangereuses
L’écrivain veut aussi montrer que « même les belles idées peuvent devenir des idées dangereuses ». Et c’est une des forces de son roman : dans une très belle langue, il décrit un monde d’une grande beauté, même s’il est constamment sous-tendu par une violence terrible.

Un autre aspect qui l’a intéressé, c’est « l’inflation frauduleuse du langage que l’on trouve dans tous ces cultes. Ils ont tous la même façon d’essayer d’élever la sémantique pour cacher le mal, cacher le péché ».

Quand un des grands Timoniers viole des filles à peine pubères, on appelle ça « initiation par les éclairés ».  Le chef suprême, c’est le Père Bienveillant. La sinistre prison où on envoie les déviants est le Cratère des résurrections. Et le cloaque où croupissent les handicapés, rebut de la Vallée, c’est « le Nid ».

Un cri en faveur du pluralisme
« Mon roman est un cri en faveur du pluralisme, de la multiplicité. C’est la complexité que nous devons apprendre à maîtriser », concluait Tarun Tejpal sur France Culture, appelant à ce que « le doute ne cesse jamais d’alterner avec la foi ».

Né en 1963, Tarun Tejpal est le fondateur et rédacteur en chef du magazine d’investigation indien Tehelka. Après avoir dénoncé la corruption en 2001, il a été menacé de mort. Venu tard à la littérature, il a connu un succès immédiat en 2005 avec son premier roman, un grand roman d’amour, « Loin de Chandighar », traduit dans une quinzaine de langues.

Il confirme ici, avec son troisième roman, qu’il est un grand écrivain, dont l’œuvre touche à l’universel.

« La vallée des masques » de Tarun Tejpal, traduit de l’anglais (Inde) par Dominique Vitalyos
Albin Michel
454 pages,  22,90 euros