Jeffrey Eugenides ressuscite "Le roman du mariage"

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 07/02/2013 à 14H35, publié le 07/02/2013 à 11H20
Jeffrey Eugenides, dans sa maison à Princeton (New Jersey) , où il enseigne l'écriture

Jeffrey Eugenides, dans sa maison à Princeton (New Jersey) , où il enseigne l'écriture

© Mel Evans/AP/SIPA

Autour du trio amoureux de trois étudiants, l’auteur de "Virgin Suicide", Jeffrey Eugenides, trace une fresque romanesque moderne et passionnante, traversée par l'amour de la littérature. "Le roman du mariage" paraît presque 10 ans après "Middlesex" (Éditions de l’Olivier), prix Pulitzer en 2003.

L'histoire : "Voyons d'abord les livres". Ainsi commence ce long et dense roman, le troisième de Jeffrey Eugenides, qui distille ses livres au rythme d'un tous les dix ans. Le romancier américain dresse la liste des livres présents dans la bibliothèque de la chambre universitaire de Madeleine. Elle est couchée, la tête sous l'oreiller avec une bonne gueule de bois (consécutive à une déception amoureuse) et dans l'immédiat, les livres ne lui sont "d'aucun secours".

Deux garçons et une fille, Mitchell, Leonard et Madeleine, étudiants à l’université de Brown au début des années 80, sont animés par des préoccupations de leur âge : la littérature, la philosophie, le sexe et Dieu. Madeleine est une jeune fille de bonne famille, élevée par des parents aimants et équilibrés (autant que ce peut). Elle est romantique et aime lire, c'est pour ça qu'elle a choisi de faire des études littéraires. Madeleine rencontre d'abord Mitchell, étudiant doué et mystique. Elle l'emmène dans sa famille pour un week-end, et monte un soir le retrouver dans sa chambre. Mitchell ne fait rien, pensant qu'il a toute la vie devant lui. Il est amoureux et veut épouser Madeleine.

A la suite de cet épisode, Madeleine s'éloigne de Mitchell, qui du coup se concentre sur ses études de théologie. Puis Madeleine fait quelques expériences sexuelles peu convaincantes (mais drôles à lire). Plus tard, elle tombe sous le charme de Leonard, un étudiant charismatique et torturé, on apprendra vite qu'il est atteint d'une maladie mentale. Mitchell fait un long voyage, qui l'emmène de Paris à Rome, d'Athènes et Calcutta, mais il n'oublie jamais Madeleine.

Madeleine a-t-elle lu trop de romans d'amour ?

La première scène du roman, allégorique, dit tout de cette histoire : il y a les romans et il y a la vie. "Il y a des gens qui n'auraient jamais été amoureux s'ils n'avaient jamais entendu parler de l'amour." Eugenides a mis en exergue de son histoire cette phrase du moraliste de l'amour courtois, La Rochefoucauld. Comment les romans agissent-t-ils sur la vie et comment la vie agit-elle sur les romans ? La question n'est pas si simple et Eugenides choisit le sujet de l'amour et du mariage, classique,  pour explorer cette idée.

Madeleine s'est nourrie des romans anglais sur le mariage du XIXe siècle, ces "vieux livres moisis", dont elle s'inquiète de l'effet qu'ils pourraient avoir sur elle-même. Ils ont forgé chez la jeune femme une certaine vision de l'amour, un idéal, vers lequel elle tend. Mais Madeleine vit ses 20 ans dans les années 80 : Mai 68, Derrida, la déconstruction, Barthes et ses "Fragments d'un discours amoureux" sont passés par là.

L'expérience de la vie

C'est dans le frottement avec la vie qu'elle apprend ce que signifie vraiment l'amour : une chose mystérieuse qu'aucun livre ne peut prévoir, expérience unique, à la fois merveilleuse et douloureuse. Madeleine éprouve du désir pour Mitchell avec qui elle se sent bien. Mais c'est de Leonard, plus romantique, plus conforme à son idéal, qu'elle tombe amoureuse. Leonard est maniaco-dépressif et Madeleine, qui a toujours fui les déséquilibres se retrouve à vivre par amour avec un déséquilibré, jusqu'à l'épouser. Mitchell, lui aussi accroché à une image idéalisée de Madeleine, finit par comprendre que sa vie est ailleurs. Le roman prend fin, et quand on les laisse, les trois personnages sont entrés dans l'âge adulte.

D'autres formes de mariage et d'amours sont évoqués en second plan du roman : la sœur de Madeleine, jeune mère allaitante et épouse exaspérée par un mari grossier et rétrograde, Mike, croisé par Mitchell en Inde et la jeune prostituée thaïlandaise qu'il aurait bien épousée et ramenée dans ses valises (pour qu'elle lui fasse la cuisine…), les parents de Madeleine, couple à l'ancienne, où on tient conseil de famille, ou ceux de Leonard, "malheureux dans leur couple et enclins à le faire payer à leurs enfants".

Le roman n'est pas mort, vive le roman !

Eugenides  renverse les règles de la chronologie, alterne les points de vue, sans jamais perdre son lecteur. Il dresse en profondeur le portrait de ses trois personnages et leurs intimes obsessions. Eugenides affirme commencer chaque roman comme un débutant, s'attachant à chercher la forme qui convient à l'idée qu'il défend, une forme nouvelle si possible. Heureuse préoccupation : "Le roman du mariage", traversé d'intelligence et d'humour, marie merveilleusement l'exigence formelle et la profondeur du propos.

Le mariage a changé, l'amour, et aussi la forme des romans, Madame Bovary n'est plus, Anna Karenine non plus, et pourtant c'est avec un égal bonheur qu'on plonge dans le récit de ces expériences de vie, à la fois singulières et universelles. Ce genre de sacrément bon roman qui laisse un vide quand on a fini de le lire.

Le roman du mariage Jeffrey Eugenides, traduit de l’anglais (États-Unis) par Olivier Deparis.
Editions de l'Olivier - 560 pages - 24 €


[ EXTRAIT ]
 
"Quand on a pour parents des handicapés affectifs, malheureux dans leur couple et enclins à le faire payer à leurs enfants, on n'en n'est pas conscient. C'est votre vie, c'est tout. Quand on fait caca dans sa culotte à l'âge de quatre ans, alors qu'on est censé être propre, et qu'on vous sert ensuite au dîner un plat d'excréments – on vous dit de le manger parce que vous aimez ça, hein, vous devez aimer ça pour faire caca dans votre culotte aussi souvent - , on ignore que ce genre de chose ne se passe pas dans les autres maisons du quartier. Quand votre père abandonne le foyer et disparaît, pour ne jamais revenir, et que votre mère semble vous en vouloir à mesure que vous grandissez, d'être du même sexe que lui, vers qui se tourner? Dans toutes ces situations, le mal est fait avant qu'on s'en aperçoive. Le pire est que, avec les années, on s'attache à ces souvenirs, ils deviennent comme des trésors que l'on sort de temps en temps d'un coffre secret pour les admirer. Ils sont l'explication de votre tristesse. Ils sont la preuve que la vie est injuste. Si on n'a pas eu de chance quand on était petit, on ne le sait que plus tard. Et alors on ne pense plus qu'à ça."

Jeffrey Eugenides est né à Detroit en 1960. Son premier roman, "Virgin Suicides", a connu un succès international avant d’être adapté au cinéma par Sofia Coppola. "Middlesex" (Éditions de l’Olivier, 2003) a été traduit dans une trentaine de pays et a obtenu le prix Pulitzer. Il enseigne la littérature à l'université de Princeton.

Jeffrey Eugenides, entretien / La Grande Table  par Caroline Broué / France Culture