Il y a 30 ans, la fatwa de Khomeiny contre Rushdie et ses "Versets sataniques" : le parcours d'un homme traqué

Par Culturebox (avec AFP) @Culturebox
Publié le 11/02/2019 à 09H40
"Versets sataniques" le livre de Salman Rushdie, brûlé lors des manifestations de la communauté musulmane en Grande Bretagne à la sortie du livre, 14 janvier 1989

"Versets sataniques" le livre de Salman Rushdie, brûlé lors des manifestations de la communauté musulmane en Grande Bretagne à la sortie du livre, 14 janvier 1989

© Asadour Guzelian/REX/Shutterstock/SIPA

Le 14 février 1989, Rouhollah Khomeiny, guide suprême de la révolution islamique iranienne, condamne à mort l'écrivain britannique Salman Rushdie pour un roman accusé de ridiculiser le Coran et Mahomet, "Les versets sataniques" qui embrase déjà une partie du monde musulman.

Dans une fatwa (décret religieux), l'imam demande "à tous les musulmans zélés" d'exécuter l'auteur du livre, les éditeurs et "ceux qui en connaissent le contenu", "afin que personne n'insulte les saintetés islamiques". Une très forte récompense est offerte pour la mort de l'écrivain. Rushdie se terre, est escorté de gardes du corps. Les six premiers mois, il change 56 fois de domicile.

"Voir mon livre brûlé, le plus souvent sans avoir été lu, par ces gens mêmes dont il parle"

L'affaire a démarré en septembre 1988, avec la publication de cette fiction par un éditeur britannique, à une époque où personne ne perçoit encore la montée du fondamentalisme musulman. Rushdie y raconte les aventures picaresques de deux Indiens, décédés dans un attentat terroriste contre leur avion. Grâce à l'imaginaire de l'écrivain, passé maître dans le domaine du réalisme magique, ils arrivent sains et saufs sur une plage anglaise et se mêlent aux émigrés de Londres, en pleine période thatchérienne (années 80).

Il s'agit avant tout d'un roman sur le déracinement de l'immigré. "De toutes les ironies, la plus triste, c'est d'avoir travaillé pendant cinq ans pour donner une voix (...) à la culture de l'immigration (...) et de voir mon livre brûlé, le plus souvent sans avoir été lu, par ces gens mêmes dont il parle", écrira l'écrivain. Dès sa sortie, une vague d'indignation se répand dans le monde musulman où l'on crie au blasphème et à l'apostasie.

C'est le deuxième chapitre (quelques dizaines de pages sur plusieurs centaines) qui fait scandale. Rushdie y dépeint des scènes où le personnage, vaguement ridicule, du prophète Mahound - allusion au fondateur de l'islam, Mahomet -, abusé par Satan, prêche la croyance en d'autres divinités qu'Allah, avant de reconnaître son erreur. En Inde, dès octobre, le Premier ministre Rajiv Gandhi interdit l'ouvrage, espérant récupérer des voix musulmanes pour des législatives à venir. Une vingtaine de pays suivent.

"Chiens d'Américains", "Pendez Rushdie!"

En janvier 1989, des exemplaires sont brûlés en place publique, à Bradford, au nord de l'Angleterre. Sa publication aux États-Unis déchaîne encore plus les passions. Des auteurs comme Susan Sontag ou Tom Wolfe organisent des lectures publiques. Au Pakistan, des milliers de personnes attaquent le centre culturel américain d'Islamabad en hurlant : "Chiens d'Américains", "Pendez Rushdie!".

La police tire : cinq morts. - 37 morts en Turquie - Les protestations fusent du monde entier, en particulier d'Europe, où le règlement de "l'affaire Rushdie" va être considéré comme un préalable à toute normalisation véritable avec le régime islamique iranien. Londres et Téhéran rompent leurs relations diplomatiques durant près de deux ans. Le 2 mars, 700 intellectuels du monde entier soutiennent le droit à la liberté d'expression de Rushdie. Khomeiny meurt en juin.

Rushdie s'explique l'année suivante, en signe d'apaisement, dans un essai intitulé "De bonne foi". Mais la colère ne retombe pas. En 1991, alors que Rushdie recommence à réapparaître en public, le traducteur japonais est poignardé à mort et ses homologues italien et norvégien agressés. Deux ans plus tard, 37 personnes sont tuées lorsque leur hôtel en Turquie est incendié par des manifestants contre le traducteur turc, lequel en réchappe.

Un vie à peu près normale, même si sa tête est toujours mise à prix

En 1998, le gouvernement iranien du président réformateur Mohammad Khatami s'engage à ce que l'Iran n'applique pas le décret. Mais, en 2005, le guide suprême, Ali Khamenei, réaffirme que tuer Rushdie reste autorisé par l'islam. Quand le romancier, qui a fait l'objet de nombreuses tentatives d'assassinat, est anobli par la reine d'Angleterre en 2007, l'Iran parle d'acte d'"islamophobie" et les extrémistes musulmans, surtout au Pakistan, sont à nouveau furieux.

En 2016, plusieurs médias iraniens, sur fond de tensions au sein du régime entre orthodoxes et réformistes, ajoutent 600.000 dollars à la prime offerte pour la tête de l'écrivain, portant son montant total à plus de 3 millions de dollars. Installé depuis longtemps à New York, Salman Rushdie, 71 ans, a repris une vie à peu près normale tout en continuant de défendre, dans ses livres, la satire et l'irrévérence. Il avait souligné en 2012 qu'avec les réseaux sociaux, la fatwa aurait été plus dangereuse pour lui.

"Je ne veux plus vivre caché", répète Salman Rushdie quand on évoque avec lui, souvent contre son gré, la fatwa qui pèse sur ses épaules depuis 30 ans. L'auteur des "Versets sataniques" refuse de vivre en reclus, mais il a dû accepter de vivre sous protection policière depuis la Fatwa lancée par l'ayatollah Khomeiny. 

Une vie "presque normale"

En visite en France l'automne dernier, Salman Rushdie expliquait : "Trente ans ont passé. Maintenant tout va bien. J'avais 41 ans à l'époque, j'en ai 71 maintenant. Nous vivons dans un monde où les sujets de préoccupation changent très vite. Il y a désormais beaucoup d'autres raisons d'avoir peur, d'autres gens à tuer...". Il racontait qu'à New York, où il réside depuis une vingtaine d'années (l'écrivain né à Bombay, en Inde, dans une famille musulmane, ayant vécu la majeure partie de sa vie au Royaume-Uni, est devenu citoyen américain en 2016), il pouvait mener "une vie normale" et prendre le métro "comme tout le monde".

Une normalité toute relative. Chez son éditeur à Paris, où un journaliste de l'AFP l'a récemment rencontré, il était impossible de ne pas remarquer la présence de nombreux policiers en civil. La fatwa lancée par Khomeiny n'a pas été levée et a déjà fait des victimes. En juillet 1991, le traducteur italien des "Versets sataniques", Ettore Capriolo, est grièvement blessé dans un attentat tandis que le traducteur japonais, Hitoshi Igarashi est tué de plusieurs coups de poignard.

Des vicitimes colatérales de la fatwa

En 1993, l'éditeur norvégien du livre, William Nygaard est grièvement blessé à son tour de trois balles dans le dos. La même année, le traducteur turc, Aziz Nesin échappe à un incendie criminel qui causera la mort de 37 personnes. Quand on évoque avec elle, la publication en France (en septembre 1989) des "Versets sataniques", Dominique Bourgois, la veuve de Christian Bourgois, se rappelle d'abord des menaces proférées à l'encontre de son mari.

Le livre, explique aujourd'hui l'écrivain, a été "grandement incompris". "Il s'agissait en réalité d'un roman qui parlait des immigrés d'Asie du sud à Londres et leur religion n'était qu'un aspect de cette histoire-là", dit-il. Pour l'écrivain britannique d'origine pakistanaise Hanif Kureishi, ami de Rushdie, personne "n'aurait le cran aujourd'hui d'écrire 'Les versets sataniques' et encore moins de le publier".

"L'affaire Rushdie a créé un frein mental pour parler de l'islam"

Invité par Rushdie à lire les épreuves de son livre, Kureishi reconnaît aujourd'hui qu'il n'avait en rien anticipé les réactions que le livre provoquerait dans le monde musulman. Pour l'auteur indien Salil Tripathi, président du Comité des écrivains en prison de PEN International, organisme qui défend les écrivains victimes de persécutions, "l'affaire Rushdie a créé un frein mental" pour parler de l'islam.

"Quelle sorte d'éditeur publierait 'Les versets sataniques' aujourd'hui? On trouverait peut-être des éditeurs voulant délibérément provoquer une réaction des musulmans mais certains éditeurs traditionnels seraient réticents compte tenu de ce que nous savons", estime Salil Tripathi. Il ajoute: "Si vous aviez posé cette question au cours des 30 années qui ont précédé la publication des 'Versets sataniques', la réponse aurait été bien sûr que n'importe quel éditeur le publierait".

"Je suis comme Edith Piaf, 'Je ne regrette rien'"

Mais la fatwa a contraint Salman Rushdie à vivre caché durant treize ans (de 1989 à 2002). L'écrivain aux yeux plissés derrière ses fines lunettes cerclées de fer, le bouc devenu blanc et le front haut, a raconté ses années de cavale dans "Joseph Anton" (Joseph comme hommage à Conrad et Anton à Tchékhov, deux de ses écrivains préférés), son pseudonyme durant sa vie en clandestinité.

Publié en 2012, ce livre (au total Rushdie en a écrit 18, dont 13 romans) est sans aucun doute le plus bouleversant. L'écrivain raconte, en se mettant en scène à la troisième personne, sa vie de proscrit. Celui qui se définit comme un "athée, mais fasciné par les dieux et prophètes" doit changer de planque chaque semaine. Il est obligé de se grimer. Voir son fils Zafar (né en 1979) relève du parcours du combattant...

Joseph Anton n'est pas toujours sympathique. Il est parfois carrément odieux avec ses proches dont ses épouses successives (l'écrivain s'est marié quatre fois au total). Après le 11 septembre 2001, l'écrivain refuse définitivement de se cacher. Interrogé à l'automne 2018, en France, pour savoir s'il regrettait d'avoir écrit "Les versets sataniques", l'écrivain sourit et, en français, glisse : "Je suis comme Edith Piaf, 'Je ne regrette rien'".