"Hors-bord", les chroniques seventies de la glaneuse Renata Adler

Laurence Houot
Par @LaurenceHouot
Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 15/02/2014 à 19H13, publié le 11/02/2014 à 18H24
Renata Adler

Renata Adler

© Richard Avedon

"Hors-bord" est le premier roman publié en 1976 de Renata Adler, journaliste et critique au New Yorker, et romancière. Réédité en 2013 aux Etats-Unis, il est publié par les éditions de l'Olivier pour la première fois en France. Dans ce roman en forme de chroniques de la vie ordinaire (ou pas), Renata Adler porte un regard aigu et décalé sur l'Amérique des années 70.

L'histoire : Dans le cas de Hors-bord, il n'y a pas une histoire mais des histoires, celles que raconte Jen Fain, jeune journaliste au Standard Evening Sun, journal de "la presse à scandale", dit-elle. De son enfance, avec des parents partisans d'une éducation "progressiste", à sa vie à la fac, puis ses débuts dans le journalisme, la narratrice pioche dans sa vie intime, celle de ses amis, dans son voisinage, ou dans des rencontres fortuites, pour peindre avec beaucoup d'intelligence et d'humour ses contemporains, le monde qu'ils habitent, dans ce temps si particulier que furent les années 70.

L'art du contre-pied

Psychiatrie, psychanalyse, féminisme, liberté sexuelle, éducation, avortement … Renata Adler, dès 1976 donne des petites claques aux mythes hérités des années 60, glissées dans un récit fractionné. Les scènes se succèdent, sous forme de croquis, sans liens évidents les uns avec les autres : un médecin  pratiquant l'avortement dépité par l'arrivée d'une loi l'autorisant, un débat sur l'allure naturelle du cheval (trot ou galop ?) pour dessouder la psychanalyse, ce que pensent les enfants de la lune après que l'homme l'ait foulée, des femmes seules évoquant un amant imaginaire, une école progressiste dirigée par des communistes, où les enfants décident du poids des choses, mais qui s'avère être dans les faits, un lieu de violence absolue….

Les scènes s'enchaînent, quasiment une idée par paragraphe, et abordent des sujets plus ou moins sérieux, certains concrets, d'autres intimes d'autres encore métaphysiques… Quand les anecdotes ne ressemblent tout simplement pas à des interludes en forme de sketches hilarants: une femme écrasée par un éléphant, "Très différent de tout ce que Roger a pu lui faire, j'imagine"…

Une romancière qui "traîne dans les parages"

"Je voulais faire le genre de livre que j'adore lire (…) avec des intrigues et du suspense"", explique Renata Adler, citée dans la postface de Hors-bord. "Je me suis rendu compte que je ne prenais pas cette direction." Et c'est heureux, car elle a trouvé cette manière bien à elle de raconter une histoire.

"Personne n'est mort cette année-là. Personne n'a prospéré. Il n'y a eu ni naissance, ni mariage. Dix-sept satires irrévérencieuses ont été écrites, démolissant un cliché et créant sans doute un genre. C'était un rêve, bien sûr." Voilà comment commence le roman de Renata Adler. Un roman auquel elle a donné cette forme onirique du coq à l'âne, mais qui trouve sa cohérence dans son ensemble, les événements s'enchaînant selon une logique contrôlée par un sens qui échappe à la conscience, mais que l'esprit reconnaît.

On ne s'y perd pas. On s'y amuse et on y apprend beaucoup sur l'esprit des seventies, car comme le dit la narratrice, "en dépit de notre éparpillement, il y a bien des choses que nous semblons partager, à savoir une époque, une certaine bienveillance, et l'impression que, entourés de gens hautement urbains et ambitieux, nous essayons de mener ce qui ressemblerait à une existence décente".

Renata Adler, est une romancière "qui traîne dans les parages", et qui partage avec ses lecteurs, dans une forme inédite, de ce qu'elle y glane. Drôle et captivant. 
Hors-Bord Renata Adler (L'Olivier)
Hors-bord Renata Adler, traduit de l'Anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy (Editions de L'Olivier – 252 pages – 22 euros).


Extrait :
C'était un homme plaisant. Après le dîner, il m'a raccompagnée et a gravi les six étages jusque chez moi. "Cela faisait longtemps que je n'avais pas vu l'appartement d'une femme", a-t-il remarqué. Puis il y a eu un de ces instants gênants dépourvus de romantisme. "Ce n'est pas à cause de mon âge, si ?", a-t-il demandé, d'un air sombre. Il avait soixante-quatorze ans. "Non, non ai-je répondu. C'est juste que je dois être névrosée". Cela semblait faire l'affaire. Nous sommes devenus amis. A un moment, il s'est mis en tête que j'étais la femme qu'il fallait à son fils, lui aussi producteur de cinéma. Au Trader's Vic, il était difficile pour son fils et moi d'être d'une même  génération. Le fils a dit qu'il avait trois dossiers remplis de projets : le premier intitulé de A à Z; le deuxième de A prime à Z prime et le dernier étiqueté Miscellannées. Il m'a raconté qu'il avait dû attendre d'être en analyse pour comprendre tout ce qu'il avait à offrir.

Renata Adler est journaliste, critique de cinéma et romancière américaine. Elle fut une grande plume du New Yorker des années 1960 à 2000. Son premier roman "Hors-bord" (1976), remporta le Ernest Hemingway Award. Réédité avec succès en 2013 aux Etats-Unis, "Hors-bord" est publié pour la première fois en France. Elle a publié en 1978 un deuxième roman, "Pitch Dark", réédité également par les éditions New York Review Books Classics, puis d’autres livres de "non-fiction". Elle a confié au Monde  avoir écrit récemment son troisième roman, qui devrait paraître aux Etats-Unis début 2015.