"Cent vingt et un jours", le premier roman réussi de la mathématicienne Michèle Audin

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 15/01/2014 à 11H31, publié le 13/01/2014 à 13H13
L'écrivain Michèle Audin

L'écrivain Michèle Audin

© Catherine Helie pour Gallimard

Premier roman de la mathématicienne Michèle Audin, Cent vingt et un jours déroule la vie de plusieurs héros, dont deux polytechniciens brisés par la guerre de 14-18. L'un, gueule cassée, versera dans la collaboration. L'autre, enfermé dans un asile après avoir tué une partie de sa famille, pourra se consacrer entièrement aux mathématiques. Un roman fascinant, en forme de puzzle, ou d'enquête.

Pourquoi ce titre, "Cent vingt et un jours" ? Parce c'est le nombre de "jours de bonheur" vécus par un des héros, André Silberberg. Le temps d'une histoire d'amour, avant que ce jeune mathématicien prodige de l'université de Strasbourg ne soit emporté dans la tourmente de la seconde guerre mondiale.

C'est court, "cent vingt et un jours" : pas même quatre mois de vie heureuse. Une vie brève pour reprendre le titre de l'ouvrage publié l'an dernier par Michèle Audin sur son père, Maurice Audin. Un mathématicien fauché, lui aussi, dans la fleur de l'âge : ce militant communiste de 25 ans avait disparu en 1957, pendant la bataille d'Alger, après avoir été arrêté et torturé par l'armée française (dans un livre tout juste paru, le journaliste Jean-Charles Deniau affirme qu'il a été assassiné par un soldat français sur ordre du général Massu).

"Il lui reste l'oeil gauche, la joue gauche, un peu, très peu, de la mâchoire droite"

Mais revenons au roman. La plupart des héros de ce premier roman signé Michèle Audin sont, comme elle, des mathématiciens. Il y a Christian Mortsauf (ou Morstauf ou ... L'auteure, oulipienne, aime à semer le doute et le trouble). Christian Mortsauf, disions-nous, un polytechnicien défiguré pendant la première guerre mondiale. "Il lui reste l'oeil gauche, la joue gauche, un peu, très peu, de la mâchoire droite, le front et le menton". De pacifiste, l'homme devient collaborationniste pendant la seconde guerre mondiale.

Il y a aussi Robert Gorenstein, victime d'un obus en 1917, et "tombé sur la tête". Y-a-t-il un lien ? Il profite du temps d'une permission pour assassiner "son oncle, sa tante et son frère". Puis passe le reste de son existence, tranquille, dans un asile d'aliénés, à résoudre des problèmes mathématiques. Et il y a André Silberberg, déjà cité, qui lance -imprudemment ? - un défi mathématique en 1939 à Strasbourg à un universitaire nazi. 

Exercices de maths de l'Allemagne nazie : "Combien de Reichsmark ce malade mental aura-t-il coûté au bout de quarante ans ?"

A la façon d'une enquête, ou d'une recherche, la narratrice assemble des fragments. Journaux intimes, articles de presse, archives, analyse de photos, hypothèses, listes ... Et l'histoire se construit comme un puzzle où le lecteur se sent partenaire. Et où il se fait happer par l'horreur des détails. En découvrant, par exemple, ces exercices peu innocents "sur la multiplication et la division" soumis aux écoliers en 1937, dans l'Allemagne nazie.

Exemple : "La construction d'un asile d'aliénés a coûté 6 millions de Reichsmark. Combien de pavillons à 15 000 Reichsmark chacun aurait-on pu construire pour cette somme?". Ou encore : "L'entretien d'un malade mental coûte 8 Reichsmark par jour. Combien de Reichsmark ce malade mental aura-t-il coûté au bout de quarante ans ?"

Car Michèle Audin la rigoureuse n’aime pas qu’"on croie que les maths sont en dehors du monde".Ni qu'on les utilise "à mauvais escient". Elle rappelle cette phrase de Simone de Beauvoir: "Les mots peuvent être aussi meurtriers que les chambres à gaz". Et elle ajoute : "Les nombres sont comme les mots. C’est terrifiant, ces livres d’exercice pour écoliers allemands".

"Si tous les personnages sont imaginaires, toutes les situations sont vécues."

Si la romancière a choisi des héros mathématiciens, c'est parce qu'elle connaissait bien cet univers. Mais, souligne-t-elle, ce qui l’intéressait le plus, "c’était le côté humain". Avant d'être un chercheur, avant d'être un collabo, son héros Christian Mortsauf fut "un petit garçon qui a envie d’apprendre et qui est massacré par la guerre.' Elle avoue aussi un intérêt fort pour "cette période entre les deux guerres, en particulier pour le pacifisme qui a viré au collaborationnisme, et pour la relation entre l’histoire individuelle et la grande histoire". Et de préciser : "si tous les personnages sont imaginaires, toutes les situations sont vécues."  Car l'écrivain a puisé dans des documents d'époque -archives, journaux, récits, photographies.

A quoi tient la magie particulière de ce texte ? A sa construction savante, et à la juxtaposition des modes narratifs. Froideur des compte-rendus journalistiques, vraie ou fausse neutralité des documents, d'où ressortent, plus vibrantes, les voix intimes ou passionnées qui racontent souffrances, amours et douleurs. Un beau travail en mosaïque dont le lecteur sort ému et rêveur.

Cent vingt et un jours, Michèle Audin (l'arbalète Gallimard 17, 90 euros)