"Arrive un vagabond", la passion selon Goolrick

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 28/06/2013 à 17H12, publié le 28/06/2013 à 15H58
Robert Goolrick "Arrive un vagabond" (Anne Carrière)

Robert Goolrick "Arrive un vagabond" (Anne Carrière)

© B.Charoy

Récompensé par le Grand Prix des lectrices de "Elle", le 3e roman de Robert Goolrick, "Arrive un vagabond", est le récit d'une passion dévastatrice entre un homme venu de nulle part et une femme fatale enfermée dans ses rêves hollywoodiens. Amour fou auquel se trouve mêlé malgré lui un enfant de 7 ans, et tragédie qui va bouleverser à jamais une petite ville tranquille de Virginie.

L'histoire : Eté 48. A Brownsburg, tout est calme quand arrive en ville au volant de son pick-up Charlie Beale, chargé de deux valises, l'une remplie de couteaux de bouchers, l'autre de billets de banque. Sur Charlie Beale, à part ça, on ne sait rien, ni d'où il vient, ni ce qui fut sa vie avant d'atterrir à Brownsburg. Ce que l'on sait, c'est qu'il y pose ses valises et que démarre alors l'histoire que raconte le roman, celle d'un amour fulgurant et destructeur, qui bouleverse à jamais la tranquillité ancestrale de la communauté humaine de ce coin reculé d'Amérique, de ces habitants qui "avaient pour projet de vivre paisiblement, de mourir et de monter au paradis, l'heure venue", cette ville "dans laquelle on n'avait jamais commis aucun crime".

Charlie Beale s'installe. Il accepte l'accueil bienveillant du boucher qui l'embauche et de sa femme et s'entiche du petit Sam, 6 ans, leur fils, et réciproquement. Assez vite, il conquiert le cœur de tous les habitants de la ville, les Noirs comme les Blancs, avec sa gentillesse, sa manière délicate d'envelopper la viande et son magnifique lancé de balle au base-ball.
 
Arrêt sur image
 
L'histoire commence comme ça, paisiblement, jusqu'à ce qu'un jour Sylvan Glass entre dans la boucherie. Dès lors "Tout s'arrête, et quelque chose d'inexplicable débute". La femme qui entre est différente des autres, "ça crevait les yeux". A peine 20 ans, cheveux d'un blond brillant, bouche vermillon, elle parle comme les actrices de cinéma et rien qu'à l'énoncé de son nom, Charlie plonge dans  "l'éblouissement (…) l'ébahissement (…) quelque chose de merveilleux".

Enfant d'une famille de paysans pauvres, Sylvan a été littéralement achetée à ses parents par le gros Boaty Glass, "son mètre soixante-dix et ses cent-vingt kilos (…) avide et répugnant". La jeune femme a grandi en écoutant la radio, et sa première rencontre avec le7e Art est un choc, "A partir de cette séance, elle appartient corps et âme au cinéma". Elle se nourrit de l'imagerie hollywoodienne pour construire un personnage,  imitant les stars, leurs postures, leurs toilettes, leur phrasé.

Charlie Beal ne résiste pas. Il prend l'habitude de s'arrêter tous les mercredis chez elle en rentrant de l'abattoir, accompagné du petit Sam, condamné à patienter avec "le silence, les biscuits et les bandes dessinées". L'enfant est obligé d'entrevoir avant l'heure un monde d'adultes qu'il ne comprend pas et qui lui fait peur, forcé de garder un secret trop lourd pour ses petites épaules d'enfant.

Le calme avant la tempête

Charlie, le vagabond, le pèlerin, trouve à Brownsburg une terre où poser ses valises, où croire en la bonté, où trouver une place dans la communauté des humains. Dans cette vallée où les gens l'accueillent avec bienveillance,  il se laisse aller à  l'idée du bonheur. Goolrick décrit la beauté de ce monde, la rivière, les champs, le bonheur simple des habitants de cette vallée de Virginie, installés confortablement dans leurs vies pétries de croyances, unis par l'esprit de communauté, le calme avant la tempête. Puis surgit le désir, la passion, la sensualité brutale, les excès, les folies, et les premiers signes du drame à venir. Au fil du récit Goolrick, fait habilement monter la tension, jusqu'à ce que le ciel se déchire.

C'est Sam, devenu un vieil homme solitaire, qui raconte l'histoire, une histoire qui l'a marqué à jamais. Car au delà de la passion, au-delà des bouleversements que l'événement suscite à Brownsburg, c'est de l'enfance que Goolrick parle une fois encore dans ce troisième roman. L'enfance, "L'endroit le plus dangereux qui soit. Si on devait y rester toujours, on ne vivrait pas très vieux".

"Tout souvenir est une fiction" 

"A l’origine,  il y a une histoire vraie, qui s’est passée en Grèce, dans une île où il n’y avait jamais eu de meurtre. L’homme qui arrive avec deux valises, l’une pleine d’argent, l’autre de couteaux, qui devient l’aide du boucher, et l’ami de son petit garçon : tout est vrai. Je le tiens du fils devenu adulte, qui m’a raconté son secret. Il m’a fallu vingt ans pour comprendre comment le crime avait pu avoir lieu dans cet endroit. Quand j’ai enfin compris, je me suis mis à écrire. J’ai transposé l’histoire dans la Virginie de mon enfance. Cela se passe en 1948, parce que c’est l’année où je suis né." expliquait le romancier dans une interview à Libération au moment de la sortie du livre en France.

Dans la tradition des grands écrivains américains,  il inscrit son intrigue, digne des grandes tragédies grecques, dans l'histoire de son pays, et dans une terre, celle du Sud, et de ses habitants, guidés par la religion et divisés en deux groupes qui ne se mélangent pas, d'un côté les Blancs, de l'autre les Noirs.Le romancier rend aussi un hommage au cinéma hollywoodien, certaines pages de son roman semblant directement sorties d'un film noir des années 40. "Arrive un vagabond" a reçu le Grand Prix des lectrices de Elle.
 
Arrive un vagabond, Robert Goolrick, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie de Prémonville (Anne Carrière - 320 pages - 21,50 €).


Extrait
"Sorti de nulle part, Charlie Beale débarqua en ville dans un vieux pick-up déglingué. Sur le siège à côté de lui, étaient posées deux valises. La première, en carton fin, avait vu du pays et contenait tout ce qu'il possédait, à savoir ses vêtements et un jeu de couteaux de bouchers, aiguisés comme des rasoirs. L'autre, en fer-blanc, était fermée par un cadenas, car elle était remplie d'argent. Charlie en portait la clé autour du cou, accrochée à une chaine."