Amity Gaige : "Les secrets finissent toujours par peser trop lourd"

Par @pygrenu Rédacteur en chef de Culturebox
Mis à jour le 07/03/2014 à 11H20, publié le 05/03/2014 à 17H23
L'auteure américaine Amity Gaige

L'auteure américaine Amity Gaige

© Anita Licis-Ribak

"Schroder" est le premier roman traduit en français d'Amity Gaige. L'auteure américaine y déploie toutes les facettes de son talent. Rencontre.

Un beau jour, Erik Schroder a choisi de mentir. Pas un petit mensonge. Un bon gros, lourd de conséquences. Lassé des lazzis de ses camarades de classe, il a enfoui son passé d'émigré allemand sous un nouveau nom, Eric Kennedy, et un nouveau passé, plus excitant, inventé de toutes pièces.

Drôle de type, attachant, souvent maladroit, parfois inconscient, Schroder/Kennedy rencontre une femme, devient père et ne veut pas voir pas les nuages noirs qui s'accumulent au dessus de lui. Le divorce, la garde de Meadow qui lui échappe. L'escapade avec sa fillette adorée devient une fuite en avant. Hors la loi, Schroder est en train de tout perdre. Sa fille et son identité en toc.

Amity Gaige réussit un roman captivant, dense et émouvant, impeccablement construit. Salué par la critique américaine, son "Schroder" a toutes les qualités pour séduire le public français. Interview.

Résumer en une phrase votre roman donnerait : "Un père kidnappe son enfant"… Et on aurait une idée très imprécise de votre travail. C’est avant tout une histoire pleine d’amour, non ?
"Kidnapping" est un mot tellement chargé... C'est vrai, c'est avant tout une histoire d'amour ! Un homme qui perdu sa femme pour lui avoir menti.

Comment cette idée vous-est-elle venue ? C’est la découverte d'un fait divers qui a stimulé votre imagination ?
Réfugiée de la seconde guerre mondiale, ma mère a quitté la Lettonie pour les Etats-Unis,. Pendant longtemps, j'ai voulu écrire son histoire, parler de son expérience de l'immigration, de la Lettonie sous Staline. Mais tout ce que j'écrivais était ennuyeux. Alors que je faisais des recherches en Lettonie sur ce livre impossible, je suis tombée sur l'histoire d'un Allemand qui s'était fait passer pour un Américain, se faisant appeler Rockfeller… Et là, tout à coup, le déclic ! Finalement, j'ai raconté le destin de ma mère à travers cet Allemand !

Schroder n’est pas un gangster, un salaud, ni même un homme méchant. Quand il choisit de basculer vers la fuite, il a encore un droit de visite de sa fille… Tout se passe doucement, sans rupture, le voici hors la loi. C’est l’appel du vide ?
J'ai tendance à croire que pour les gens qui ont à cacher quelque chose depuis longtemps, les secrets finissent toujours par peser trop lourd. A un moment donné, ils n'ont plus qu'une seule envie : se libérer, laisser éclater la vérité. D'une certaine façon, Schroder a sans doute envie de se faire prendre. Et la première personne à qui il va dire les choses, c'est à sa fille. Cette confession, il en avait un vrai besoin.

Pour un père, "Schroder" est d’une lecture souvent inconfortable. Le rapport père-fille sonne si juste qu'on est en empathie permanente avec cet homme qui s'enfonce et qui est en train de perdre son enfant. Il y a du vécu, là dedans ?
Au moment où j'écrivais ce livre, j'avais un très bon ami, séparé de sa femme, qui avait un petit garçon de trois ans. Il me parlait de sa grande souffrance, de son amour pour son fils et de l'acrimonie qu'il ressentait à l'égard de sa femme qui l'avait quitté. Il y avait tout, l'amour, le désespoir… Ce qui m'intéresse en tant que romancière, ce sont les situations difficiles, ces espaces où des sentiments contradictoires se développent.

Vous êtes, par votre mère, d'origine lettone, un pays qui a longtemps vécu sous le joug soviétique. Comment vivez-vous ce qui se passe en Ukraine, actuellement ?
Les Lettons sont très concernés et inquiets, comme l'ensemble des habitants des pays de la Baltique. Depuis leur indépendance, ils pensent que la Russie veut les récupérer et qu'elle n'attend qu'une opportunité, un prétexte. C'est d'ailleurs ce qui s'était passé après la seconde guerre mondiale, les Alliés avaient laissé faire. L'intuition des Lettons c'est "on ne peut pas faire confiance aux Russes".

"Schroder" d'Amity Gaige (Belfond) – 340 pages – 22,00 € - en librairie le 6 mars 2014