Aki Shimazaki : "Fuki-no-tô", des amours emmêlées comme un champ de bambous

Laurence Houot
Par @LaurenceHouot
Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 26/04/2018 à 21H16, publié le 15/04/2018 à 10H46
Aki Shimazaki, "Fuki-no-tô" (Actes Sud)

Aki Shimazaki, "Fuki-no-tô" (Actes Sud)

© DR

Avec "Fuki-no-tô" (Actes Sud), Aki Shimazaki emmène le lecteur à la campagne dans une petite ferme bio exploitée par Atsuko, femme mariée et mère de deux enfants. L'arrivée d'une nouvelle employée sur l'exploitation va l'obliger à défricher la nature de ses désirs. On retrouve le talent d'Aki Shimazaki pour décrire l'intimité des sentiments de ses personnages et les paysages qui leur font écho.

L'histoire : Depuis quelques années, Atsuko vit heureuse avec sa famille dans sa ferme biologique dans la campagne nippone. La jeune femme a quitté son travail à Nagoya pour reprendre l'exploitation familiale après la mort de son père. Son mari, journaliste, l'a suivie pour lancer sa propre revue dans la ville proche de la ferme.

Le désir comme un bosquet de bambou à débroussailler

Tout semble paisible dans cette vie bien réglée. Le temps où Atsuko avait découvert une liaison à son mari semble loin derrière eux. Atsuko jouit du bonheur de la nature, et de sa ferme, vendant le produit de ses récoltes, (Fuki-no-tô, épinards…), aux restaurateurs de la région, heureuse que sa vie conjugale soit "redevenue normale".

Mais Atsuko a beaucoup de travail, il faut embaucher quelqu'un pour l'aider. C'est ainsi qu'entre en scène madame Enju. C'est Mituso, le mari d'Atsuko, qui l'a convaincue de recevoir cette candidate dont la voix lui a inspiré confiance. L'arrivée dans la ferme de la belle Fukiko, qui s'avère être une ancienne amie d'école d'Atsuko, va obliger la jeune femme à défricher la nature de ses sentiments.

Après "Azami", "Hôzuki" et "Suisen", "Fuki-no-tô" est le nouveau volet du cycle romanesque "L’Ombre du chardon", d'Aki Shimazaki. Dans ce troisième cycle, la romancière creuse les sentiments, et particulièrement dans ce dernier opus, elle explore la question du désir, interroge ses ambiguïtés, le poids de la pression sociale sur les conditions de son éclosion. Il est nécessaire de le défricher pour le déchiffrer, comme il faut s'attaquer au champ de bambous pour éviter qu'il ne devienne "un fourré impénétrable" sur lequel plus rien ne pourra plus pousser…

Variations romanesques

La romancière québécoise d'origine japonaise aime creuser ses sujets en variations qui prennent la forme d'ensembles composés de brefs et denses romans. Des compositions qu'elle appelle des "cycles", et qu'elle numérote.

Elle avait ainsi exploré le thème des secrets de familles dans le magnifique Premier cycle, "Le poids des secrets" (Actes Sud, 199-2004), puis le Second cycle, "Au cœur de Yamato" (2006-2013), avec lequel elle décortiquait la violence des rapport sociaux dans la société japonaise.

Chaque épisode des cycles peut se lire séparément, dans l'ordre, dans le désordre, peu importe, mais on aime retrouver les personnages d'une histoire à l'autre, et regarder avec Aki Shimazaki le monde à travers des regards divers, lire les histoires sous différents angles, dans un espace, puis dans un autre, dans un temps, puis dans un autre, des personnages principaux devenant secondaires, et inversement.

C'est en français que la romancière d'origine japonaise écrit ses livres, mais elle nous donne cette délicieuse impression de lire le Japonais dans le texte, écrit avec des mots français. Toute la culture du Japon est traduite dans cette langue bien à elle, faite de phrases courtes où la beauté, le mystère et les esprits se cachent dans un monde concret, réel, sensuel. Bref, on vous recommande !
Couverture de "Fuki-no-tô" (Actes Sud)
"Fuki-no-tô", Aki Shimazaki
(Actes Sud - 152 pages - 15 €)
 

Extrait :

"Je flâne dans le bosquet de bambous.
C’est le début de mars. À l’ombre, il reste encore de la neige ici et là. Je marche lentement sur la terre humide. Les camélias rouges au cœur jaune apparaissent entre les vieux bambous vert grisâtre. C’est une beauté simple et sereine que j’adore depuis mon enfance.
J’ai hérité de mon père ce terrain avec la maison et les champs situés plus haut. Je m’attache à cet endroit sauvage et tranquille et j’aimerais bien le laisser tel quel. Malgré tout, il est temps de le nettoyer afin de faire pousser de nouveaux bambous. Sinon il deviendra un fourré impénétrable et l'opération me coûtera finalement très cher. Il faut agir bientôt."

"Fuki-no-tô", page 7