"Une vie de pierres chaudes": premier roman abouti d'Aurélie Razimbaud

Publié le 25/08/2018 à 10H45
Aurélie Razimbaud

Aurélie Razimbaud

© Alexis Chauffert-Yvart

Habilement construit, ce premier roman réussi d'une trentenaire interroge les non-dits de l'Algérie française. Et dessine le héros en personnage hanté par une double vie, et un passé qu'il ne surmonte pas.

Comme un air de tango, deux pas en avant, trois autres en arrière. Construit en flash-backs et en aller-retour, ce premier roman s’ouvre sur un bal à l’ambassade de France à Alger, en avril 1970. Rose, “la plus douée, la plus gracieuse” des jeunes femmes présentes, danse avec bonheur sur la piste. Contrairement à Louis, dont on apprendra, peu après, qu’il est son mari. Côté face, la vie avance, belle et fragile comme ces fleurs qui donnent leurs noms à plusieurs des héroïnes féminines. Côté pile, une fêlure s'étend, qui se fera cassure. Le décor est planté, le roman va et vient entre 1958, en pleine guerre d’Algérie, et 1998, un soir de finale de coupe du Monde qui fit hurler de joie une France en liesse.

"Comprendre le silence"

Louis et Rose incarnent un couple typique des années 60. Après avoir été envoyé comme soldat en Algérie pendant la guerre, il gagne bien sa vie dans le pétrole. Il est donc resté, à ce titre, dans le pays où il a combattu (qu'il a combattu ?), pour exploiter les ressources en énergie, pour le compte d'une grande firme pétrolière. En compagnie d'autres expatriées à qui le désert sert de prison, son épouse au foyer s'ennuie, et s'occupe de sa fille unique, Iris -encore un nom de fleur. Rose peine à comprendre cet homme qui crie la nuit, et semble étouffer un cauchemar récurrent. Lui cache ses failles, et peut-être davantage. L’intrigue avance, implacable, et se dénouera sur un coup de tonnerre.

Ne dévoilons pas tout tant la construction de ce roman est finement tissée, tout en suspense et progression. S'il semble si achevé, est-ce parce qu'il a pris tout son temps pour arriver à maturation ? Dans un café au soleil près de Montparnasse, Aurélie Razimbaud, souriante, nous dévoile sa genèse. "Le point de départ, nous explique-t-elle, c’est le silence de mon grand-père autour de la guerre d’Algérie. J’avais envie de comprendre le silence, imaginer ce qu’ils avaient vécu, rendre la parole aux appelés. Restituer, dans ce livre, la guerre qui continue, entre communautés. Tout ce qui se loge dans le cœur des hommes, après une guerre qui n’a pas été nommée".

"Commencer par quelque chose de solaire"

En 2011, pour se documenter, elle plonge dans les indispensables. Dévore la somme d'Yves Courrière sur la guerre d'Algérie ("Les fils de la Toussaint", Le temps des léopards ...) ainsi que les ouvrages de l'historien Benjamin Stora. Côté documentaires, elle visionne les œuvres de Patrick Rotman. En 2013-2014, les allocations-chômage et un temps de latence entre deux contrats dans l'édition lui offrent le temps de rédiger un premier jet, en 2015. Albin Michel y voit les prémisses d'une oeuvre, et lui fait reprendre l'architecture. Elle s'y attelle, jette à la poubelle le début, un peu trop historique. Elle "commence par quelque chose de solaire, en apparence léger. Par le vernis qui va s’écailler". La maison d'édition d'Amélie Nothomb accepte le manuscrit en 2017 ... pour publication en 2018. Elle attend, avec un brin d'anxiété, le verdict des lecteurs. S'il est identique au nôtre, ils ne lâcheront pas cette "Vie de pierre chaudes" placé sous la bénédiction d'Albert Camus, et sous le signe du soleil.

"Une vie de pierres chaudes", Aurélie Razimbaud
(Albin Michel, 240 pages, 18 euros)

Extrait

Avant de se lever et de quitter l'atrium, il eut ces quelques mots qui allaient la hanter longtemps, jusqu'au jour où, des années plus tard, elle serait enfin capable d'en mesurer l'ampleur : - Il y a un temps pour la guerre. Il y a un temps pour l'amour. Il y a un temps pour l'oubli.