"Un certain M.Piekielny" de François-Henri Désérable : brillante digression autour de Romain Gary

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 26/09/2017 à 21H07, publié le 21/08/2017 à 10H54
François-Henri Désérable

François-Henri Désérable

© Francesca MANTOVANI

Qui est M.Piekielny ? Une fugitive apparition dans "La promesse de l'aube" de Romain Gary. De cette silhouette à peine esquissée, François-Henri Désérable tire un brillant roman qui entraîne le lecteur (côté sombre) dans l'histoire funeste des juifs lituaniens, et (côté allègre) dans une virtuose interrogation sur la littérature. Un prenant traquenard.

Au rang des célébrités natives d'Amiens, il faudra désormais compter avec François-Henri Désérable, trente ans à peine. Le prétexte de son troisième roman, "Un certain M.Piekielny", est tout mince. Intrigué par quelques lignes de "La promesse de l'aube", l'auteur, pardon, le narrateur, décide d'enquêter sur ce petit homme" à la "barbe roussie par le tabac" et aux airs de "souris triste", qui y apparaît fugitivement.

Quoi de remarquable chez ce M.Piekielny, à priori bien banal ? Il est le seul à prendre au sérieux les prédictions enflammées de Mina Kacew, la mère du futur Romain Gary ( "mon fils sera ambassadeur de France, chevalier de la légion d'honneur, grand auteur dramatique !"). Au point qu'il adjure l'enfant de répéter plus tard ce mantra aux "hommes importants" qu'il croisera : "au n°16 de la rue Grande-Pohulanka à Wilno, habitait M.Piekielny".

Une enquête historique et littéraire

Tel est le début de l'improbable quête de François-Henri Désérable. Quelle est cette silhouette, ce fantôme, qui supplie le jeune Kacew, futur prix Goncourt et compagnon de la Libération, de répéter son nom aux grands de ce monde pour qu'il subsiste de lui une trace, un écho ? Et voilà notre narrateur parti à Wilno, devenu Vilnius, sur les traces de la communauté juive lituanienne, exterminée par les nazis et leurs affidés pendant la seconde guerre mondiale. Un anéantissement qui touche jusqu'au souvenir des morts d'autrefois, puisque les anciennes pierres tombales du cimetière juif ont été réutilisées pour paver les rues.

Mais l'enquête n'est pas seulement historique. Elle se fait aussi littéraire. Le personnage Piekielny a-t-il vraiment existé, lui dont il ne subsiste plus trace dans les archives administratives ? Ou n'est-il que le fruit de l'imagination de l'écrivain, pour symboliser un monde englouti ? Quelles libertés, quels accommodements Romain Gary a-t-il pris avec la réalité dans ce roman autobiographique qu'est "La promesse de l'aube" ? 

"Mille histoires peuvent être tramées"

"Mille histoires peuvent être tramées", écrit justement Désérable, et tout le charme de son roman tient à sa façon de nous faire préférer à la ligne droite mille sentiers qui bifurquent, offrant mille vues différentes, avant de poursuivre le chemin qui nous mènera à bon port .

Telle une poupée russe, trois ou quatre niveaux s'emboîtent dans ce roman habile où les phrases enroulent, enveloppent, conquièrent le lecteur. Derrière la traque (historique et littéraire) de M.Piekielny, se cache celle de Romain Gary. Et qui est tapi dans l'ombre de Gary ? Un joueur de hockey nommé François-Henri Désérable, que sa mère (un genre de Mina Kacew) rêve avocat ou professeur de droit, mais sûrement pas écrivain. Elle a échoué, et heureusement : ce romancier enjôleur (à qui s'adresse le "mon amour" de la première page ? A "Marion", la compagne du narrateur ? A nous, lecteur, ou lectrice ?) sait à merveille jouer d'une écriture de la profusion pour mieux nous prendre dans les filets d'une fiction à mille tours ( historique, autobiographique, conversationnelle ...). Une digression virtuose sur la littérature, cette fiction qui se fait vérité.

"Un certain M.Pikielny", de François-Henri Désérable
(Gallimard, 270 pages, 19,50 euros)  Sortie le 17 août

Extrait : "Jusqu"au bout tu as menti, jusqu'à la dernière lettre, celle datée du jour J où tu pries les fervents du coeur brisé de s'adresser ailleurs, avant de t'allonger sur son lit, en peignoir rouge et chemise bleue, les yeux bleus grands ouverts, et de glisser dans ta bouche le canon d'un Smith & Wesson à cinq coups, de calibre 38. Au revoir et merci.
Tu as passé ta vie à jouer du pipeau.
Alors, est-ce qu'il faut te croire quand tu parles de M.Pikielny ?