"Trio pour un monde égaré" : roman singulier à trois voix de Marie Redonnet

Laurence Houot
Par @LaurenceHouot
Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 28/02/2018 à 20H13, publié le 28/02/2018 à 18H59
Marie Redonnet publie "Trio pour un monde égaré" (Le Tripode)

Marie Redonnet publie "Trio pour un monde égaré" (Le Tripode)

© Bernard Prince

"Trio pour un monde égaré", le 10e roman de Marie Redonnet, met en scène trois personnages dans des contrées en guerre. Trois personnages, trois récits, trois personnalités exilées en quête d'elles-mêmes dans un monde égaré. Un roman singulier et fort, qui plonge le lecteur dans des univers aussi étranges que réalistes, où les violences de toutes sortes accablent des personnages en résistance.

L'histoire : Dans un pays en guerre, trois voix se relaient. Willy Chow, Douglas Marenko et Tate Combo, deux hommes et une femme, racontent à la première personne leur expérience dans un monde égaré. Le premier a fait la guerre autrefois. Il appartenait au "mouvement", était même le second du chef. Il est aujourd'hui retiré dans un domaine à l'abandon, à Salz, où seuls les oliviers ont survécu. Il vit dans une bergerie et cohabite sur le domaine avec Moss, un ancien prisonnier. Il rend visite régulièrement à l'institutrice de Salz et côtoie aussi Foney, un jeune homme qui vit avec sa mère "malade des nerfs". La nuit Willy Chow s'enferme dans son bureau, et se connecte au réseau, grâce auquel il reste en relation avec le "mouvement". Il communique avec son ancien chef et ami Jimmy Fango. Avec lui il joue en ligne. Mais derrière l'apparente paix qui règne sur le domaine, la guerre menace à nouveau…

Quand on fait la connaissance de Douglas Marenko, il se défend d'être Douglas Marenko. Il a été arrêté près de la frontière. Interrogé et torturé, ce scientifique continue à nier, si bien qu'on le conduit dans la prison d'Akuba, réservée aux ennemis du pays dans lequel il espérait se réfugier Qui est-il vraiment ? L'enfermement et l'acharnement de ses geôliers finissent par brouiller ses convictions…

Tate Combo est arrivée par bateau dans le port de Piros. Elle a quitté Mokambé, son village natal pour échapper au massacre annoncé dans un rêve fait par son père. Alors qu'elle mendie sur le port, elle est repérée par Bram Rift, un photographe démiurge, qui veut faire d'elle sa Sira, jeune déesse dont la statue découverte chez un antiquaire le fascine. Avec Tate Combo il pourra mettre en œuvre son projet artistique, modelant la jeune femme jusqu'à ce qu'elle devienne l'incarnation parfaite de la déesse. La jeune femme se laisse séduire par le photographe. Il fera son éducation, elle aura sa photo dans Stars of the World, elle pourra gagner sa vie. Elle le suit et s'installe dans son studio de Long Fow, où elle se plie pendant cinq années à toutes ses exigences : chirurgie esthétique (et toutes les souffrances qui l'accompagnent), séances de pose et "nuits de plaisir". Quand tout est enfin terminé, que l'œuvre de Bram Rift est accomplie, et que la jeune femme devenue 'blanche comme le lait des vaches de Mokambé" s'apprête à quitter le studio du photographe, plusieurs avions percutent des tours, semant le chaos à Long Fow…

Résistants dans un monde égaré

Avec ce nouveau roman, Marie Redonnet brouille les pistes, chamboule les repères du temps et de l'espace, pour mieux parler des violences d'un monde égaré, le nôtre, bien réel pour le coup (les guerres, les attentats, le culte du corps...). Les trois personnages sont exilés. Exilés de leur pays mais aussi de leur être. Ils tentent chacun à leur manière de retrouver le chemin d'eux-mêmes malgré l'hostilité du monde qui les entoure. Trois voix qui se relaient et tentent de résister aux forces qui pèsent et entravent leur liberté. L'écriture de Marie Redonnet, tranchante, efficace, porte ce triple récit avec une force qui emporte le lecteur.

Un roman très singulier, qui vient s'ajouter à une œuvre dont la deuxième partie du livre se propose, par la voix de son auteur, d'expliquer la genèse. "Trio pour un monde égaré" est en lice pour le Prix France Télévisions, et figure dans la première sélection du Prix Ouest-France - Étonnants Voyageurs.
 
"Trio pour un monde égaré", Marie Redonnet 
(Le Tripode - 200 pages - 17 €)

Extrait :

J'ignore tout des habitants du quartier des Brumes. Ils m'ont acceptée mais je ne suis pas des leurs. Ma métamorphose a fait de moi doublement une étrangère. Ils se réunissent chaque dimanche dans l'église, non pas pour assister à la messe (il n'y a jamais eu de prêtre) mais pour jouer de la musique et chanter. Ceux qui ne participent pas sont de fervents supporters. Le répertoire est connu de tous. Mais bizarrement ils le transforment, le dénaturent jusqu'à ce qu'ils deviennent méconnaissables. Les paroles des chansons perdent leur sens, les mélodies sont fausses et désaccordées. Et pourtant ils sont contents d'être là ensemble au concert du dimanche. Je ne comprends pas ce qui se passe. Johnny me donne une explication : les habitants du quartier des Brumes seraient en train de perdre la mémoire. Johnny a de drôles d'idées ! Sa réponse me trouble. Depuis que je vis à Long Fow, moi aussi je suis en train de perdre la mémoire. J'ai oublié la jeune fille de Mokambé, comme si elle n'avait jamais existé. Et Sira, la déesse photographiée par Bram Rift dans Stars of the World pendant cinq années de ma métamorphose, je veux l'oublier aussi. Mais comment vivre si on perd la mémoire ?"

"Trio pour un monde égaré", Marie Redonnet (page 54 - Le Tripode)