Rentrée littéraire : le marathon de Caroline Kuntz, libraire à Deauville

Mis à jour le 04/07/2018 à 10H15, publié le 29/06/2018 à 08H47
Caroline Kuntz, Librairie de Deauville, jusqu'aux lueurs de l'aube

Caroline Kuntz, Librairie de Deauville, jusqu'aux lueurs de l'aube

© DR

Plus de 500 nouveaux romans, deux fois par an, voilà ce que réservent les rentrées littéraires. Comment les libraires se préparent-ils à un tel événement ? Lisent-ils tous les livres ? En diagonale ? Comment font-ils leurs choix ? Nous avons rencontré Caroline Kuntz, libraire à Deauville, qui a accepté de nous faire entrer dans les secrets de son marathon de la rentrée littéraire. Interview.

"Jusqu'aux lueurs de l'aube", c'est le nom de sa librairie, une petite échoppe de 70 m2 nichée au cœur de Deauville. Un nom qui convient bien à l'esprit de Caroline Kuntz, libraire passionnée, qui passe la plupart de ses nuits à dévorer des livres, avant de rejoindre au petit matin sa librairie, ouverte 364 jours par an (tous les jours, autant dire, sauf celui où il faut faire l'inventaire)… Elle est devenue libraire un peu par hasard, travaillant d'abord comme salariée avant de reprendre il y a six ans la librairie avec une collègue.

Chaque année, Caroline Kuntz doit préparer la rentrée littéraire. Un travail de Titan, quand on sait qu'à chaque rentrée (deux par an, une en janvier, une autre fin août), les éditeurs publient autour de 500 nouveaux romans. Comment s'y prendre pour préparer ces rentrées, et être en mesure de prodiguer aux clients les conseils qu'ils attendent.
C'est à la réunion de rentrée d'Albin Michel, destinée aux libraires, que nous l'avons rencontrée.

Au cours de ces réunions, organisées par les éditeurs ou les groupements d'éditeurs, les auteurs présentent leurs livres aux libraires. Chez Albin Michel, on fait ça en grande pompe, dans les salons de la Maison de l'Amérique latine, avec Facebook Live pour offrir à tous les libraires de France la possibilité d'entendre les auteurs parler de leur livre. C'est au moment de la pause, dans les jardins fleuris de la Maison de l'Amérique latine, que nous avons rencontré Caroline Kuntz. Elle a bien voulu nous confier sa manière à elle de préparer les rentrées littéraires. Vous allez voir, c'est du boulot !

Culturebox : Comment préparez-vous les rentrées littéraires ?
Caroline Kuntz : Pour la rentrée de septembre (qui commence en réalité fin août), je m'y prend dès le mois de mai. Bien en amont, les représentants des maisons d'édition me parlent des livres de la rentrée. Là, tout dépend un peu des représentants. Certains sont très pointus, me connaissent bien, et savent ce qui va me plaire, et plaire à ma clientèle. Ils savent parler de livres qui vont m'interpeller. Dans ces cas là je me fie à leurs conseils, je commence à prendre des notes. Avec d'autres représentants, c'est moins évident.
Évidemment, dans ce qui se présente, je me fie aux auteurs que je connais. Mais j'aime aussi lire des premiers romans, faire des découvertes. J'essaie d'avoir les services de presse (des livres mis à disposition des libraires ou de là presse, avant la sortie en librairie) ou des épreuves (des exemplaires de livres pas encore terminés, pas corrigés, mais qui donnent déjà une bonne idée du livre).

Librairie de Deauville Jusq'aux lueurs de l'aube

© Salomé Muzeau
 
Il y a aussi ces réunions organisées par les éditeurs. Comme je ne suis pas parisienne, je ne peux pas assister à toutes celles auxquelles je suis invitée (parfois je ne suis même pas invitée !). Mais j'essaie quand même d'en faire le plus possible. C'est contraignant, il faut que je me lève très tôt, que je prenne le train, je suis souvent de retour très tard chez moi, et le lendemain il faut ouvrir la librairie. Mais malgré tout, c'est vraiment un gain de temps. Les réunions dans lesquelles on nous présente les livres de plusieurs éditeurs sont très pratiques. Je m'arrange pour ne jamais les rater.

Dans ces réunions, on peut entendre les auteurs et cela permet de se faire une idée beaucoup plus précise. Et aussi d'entendre parler des 'petits livres' dont on aurait pas l'occasion d'entendre parler ailleurs. C'est aussi là que l'on peut découvrir les publications des petits éditeurs, et aussi dénicher des trucs très intéressants. Mais il faut quand même se méfier. Certains auteurs parlent très bien de leurs livres, mais on peut être déçu en le lisant, alors que d'autres auteurs vont parler beaucoup moins bien, et là on peut passer à côté de perles. En général, à l'issue de ces réunions, on reçoit ce que j'appelle le "colis du libraire".

Les colis du libraire, les livres envoyés spontanément, les SP fournis par les représentants... Les livres s'accumulent, les piles prennent de la hauteur. Quelle est votre méthode pour choisir ce que vous allez lire ?
J'ouvre le livre au milieu, et je lis une page. Cela me permet de voir le style, le rythme. Si cette lecture m'a donné envie de savoir ce qui s'est passé avant, et ce qui se passe après, alors je décide de lire. Ensuite je fais des piles. Une pile avec les livres que je veux absolument lire. Une autre avec ceux que je lirai plus tard. Puis au fil de la lecture, s'ajoute une pile de ceux que j'ai commencé mais que je finirai plus tard. Et enfin, la pile de ceux que je ne lirai pas.
Les "piles" de Caroline Kuntz

Les "piles" de Caroline Kuntz

© Caroline Kuntz
Je peux me tromper. Parfois, on commence une lecture, et ce n'est pas le bon moment. Cela m'est arrivé avec "Pas pleurer" de Lydie Salvayre (Seuil 2014). J'ai commencé à le lire et je n'ai pas du tout accroché. Et puis quand j'ai vu fin octobre qu'il était dans la dernière liste du Goncourt, je me suis dit là, il y a quelque chose… Je l'ai repris, et là je ne l'ai plus lâché jusqu'à la dernière ligne.

Mais pour revenir à la méthode, quand je commence à lire un livre, je m'oblige à aller au moins jusqu’à la cinquantième page. Car certains livres qui mettent du temps à s'amorcer, du temps à s'installer. Avant je m'obligeais à lire jusqu'au bout, maintenant je sais que si je n'ai pas accroché au bout de 50 pages, c'est que je n'accrocherai sans doute pas jusqu'au bout. Donc j'arrête, et le livre finit sur la pile des livres que je ne lirai pas. Cela ne veut pas dire que ces livres ne sont pas des bons livres. Je n'ai pas un jugement universel. Mais je ne peux pas recommander un livre que je n'ai pas aimé. Donc ensuite je ne le recommanderai pas à mes clients, mais s'ils veulent l'acheter évidemment je ne les empêcherai pas. Mais je leur dis :"Si vous êtes déçus, vous ne pourrez vous en prendre qu'à vous-mêmes", mais encore une fois, ce n'est pas parce que moi je n'ai pas aimé un livre, que mes clients ne vont pas l'aimer.

Combien de livres lisez-vous à chaque rentrée ?
J'en lis entre 100 et 150 par rentrée. 

Ah quand même ! Comment faites-vous pour lire autant ?
Je n'ai pas vraiment de méthode. Je lis chez moi, dans ma chambre. Et je lis beaucoup, j'adore lire. J'ai toujours adoré ça. Je lis surtout la nuit, jusqu'à trois heures du matin (Ça tombe bien, je dors peu). Sinon, je lis aussi beaucoup pendant mes congés, sur la plage. Je lis rarement à la librairie, parce que quand je lis je suis complètement absorbée. Si quelqu'un entre au moment où je lis, je peux même dire que s'opère en moi un dédoublement. Je jette un œil vers la porte, je dis bonjour, mais tout mon être est immergé dans la lecture… Et sinon, je commence par les petits ! Comme ça je vois le nombre de livres à lire qui descends plus vite, et cela me donne l'impression d'être moins en retard !

Vous lisez "en diagonale" ?
Ah non jamais. D'abord, si on lit en diagonale, on perd le plaisir de la lecture. Si je ne lis pas pour de vrai, alors je ne pourrai donner à mes clients qu'un catalogue, avec des thèmes ou des sujets qui vont les intéresser, mais je ne pourrai rien dire sur l'atmosphère d'un livre, sur ce qu'il a généré comme émotions lorsque je l'ai lu, sur ce qui fait la singularité d'un texte. Si c'est pour balancer une liste de bouquins, le client peut taper sa demande sur internet, avec les thèmes qui l'intéresse, et le moteur de recherche lui sortira une liste de livres qui correspondent à sa recherche. Je ne crois pas que ce soit ça que mes clients recherchent.

Mais j'avoue, il m'est arrivé exceptionnellement  de lire un livre en diagonale. Avec un livre que je n'ai pas vraiment envie de lire,  mais que nous recevons l'auteur à la librairie pour une séance de dédicace. Je le fais par politesse, et par respect pour l'auteur. Je n'envisage pas de recevoir un auteur sans avoir ouvert son livre !

Et vous n'en avez pas marre parfois de lire?
Si, ça m'arrive de saturer. L'hiver dernier, par exemple, après la rentrée littéraire, je n'arrivais plus à lire. Je lisais quatre fois la même page sans rien imprimer. Je suis partie en vacances en Australie. 24 heures de vol. J'y vais souvent pour rendre visite à ma fille qui y vit. En général, je lis tout le long du voyage. Là rien. J'ai regardé des films pendant tout le trajet. Et arrivée là bas, je n'ai pas ouvert un livre pendant toute la première semaine. Je crois que cela ne m'était jamais arrivé. Ensuite c'est revenu, et là c'est un peu comme le fumeur qui arrête de fumer, s''il a le malheur de reprendre, il double les doses. Je me suis remise à lire goulûment !

Que faites-vous de toutes ces lectures ?
Je fais des notes de lectures avec mes coups de cœur. C'est une petite fiche, que je place devant les livres que j'ai vraiment aimés. Sur cette fiche j'écris quelques lignes, un texte pas trop long, mais qui donne envie au lecteur de le lire. Je donne quelques indications sur le sujet, sur le genre, et aussi sur les spécificités de l'écriture, de la construction du livre. J'essaie surtout d'y parler des émotions que m'a procuré le livre, ce qui a fait pour moi la singularité du roman. Pour chaque rentrée, j'en fait entre 10 et 15.
Les petites fiches de Caroline Kuntz

Les petites fiches de Caroline Kuntz

© Caroline Kuntz
Pas plus ?
Non ! Le but du jeu n'est pas de dire aux clients : regardez comme je lis beaucoup, non. L'idée c'est de donner envie au lecteur, et aussi de l'aider à choisir dans la masse de livres qui lui sont proposés !