"Bakhita" de Véronique Olmi, l'extraordinaire destin d'une esclave devenue sainte

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 16/11/2017 à 09H14, publié le 13/09/2017 à 11H31
Véronique Olmi, lauréate du prix du roman Fnac pour "Bakhita" (Albin Michel)

Véronique Olmi, lauréate du prix du roman Fnac pour "Bakhita" (Albin Michel)

© Astrid-di-Crollalanza

Bakhita, esclave soudanaise devenue religieuse, a été canonisée par le pape en 1992. Véronique Olmi scande ce destin extraordinaire dans un roman palpitant et profond, qui interroge sur la liberté, l'amour, et la foi.

L'histoire : l'histoire démarre à Olgassa, petit village du Darfour, où les femmes chantent en battant le sorgho, "musique tranquille d'un village paisible", pendant que les enfants jouent à l'ombre du grand baobab. Dans ce village vit une petite fille. Elle a trois sœurs dont une jumelle, et un frère. Quand elle a 5 ans, des hommes entrent dans le village, mettent le feu, pillent, tuent, et enlèvent sa sœur aînée, Kishmet, 14 ans, déjà mariée, déjà mère. Le village se relève de cette razzia mais vit désormais dans la peur d'une autre incursion des marchands d'esclaves. On répète sans cesse aux enfants de ne pas s'éloigner. De ne pas parler aux étrangers.

Pourtant deux ans après l'enlèvement de sa sœur aînée, la petite fille est à son tour kidnappée par deux hommes qui l'emmènent loin du village, pour la vendre. Elle a sept ans et ne reviendra jamais dans son village, dont elle finit par oublier le nom, comme elle oublie son propre prénom. Les négriers la baptisent "Bakhita", qui signifie "Chanceuse". Un comble. Humiliations, violences, tortures, arrachements… C'est le début d'une vie d'esclave.

"Je ne lâche pas ta main"

Bakhita rencontre Binah, une autre esclave qui devient son amie. Elles se serrent les coudes. "Je ne lâche pas ta main", c'est leur credo. Un jour, elles échappent à la surveillance de leurs geôliers. Après une course qui dure des heures, elles se réfugient dans un arbre pour échapper aux animaux sauvages de la forêt. L'espoir de retourner dans leur village leur donne la force d'avancer. Mais elles sont rattrapées. Leur nouveau maître les enferme dans une bergerie avec les boucs.

À nouveau vendues, elles sont emmenées avec d'autres - une caravane, des dizaines d'esclaves affamés, assoiffés - qui parcourent sous les coups de fouets des centaines de kilomètres. Il les conduit au grand marché des esclaves d'El Obeid, où Bakhita et Binah sont achetées par riche Arabe, qui offre Bakhita à ses filles. Elle y subit la violence physique des hommes, la cruauté des femmes. Elle est ensuite revendue à un général turc. Sa femme la fait tatouer : chairs ouvertes, salées, dont les blessures la font presque mourir, et qui laissent jusqu'à la fin de ses jours des marques sur tout le corps…

Bakhita subit toutes les violences, inimaginables. Certaines qu'elle ne racontera jamais. Elle espère toujours retrouver sa sœur dans la foule des esclaves qu'elle croise à El Obeid. Elle a perdu Binah depuis longtemps et vit dans "un monde furieux qui se dévore lui-même". Sur son chemin elle croise d'autres enfants martyrs.

La "madre Moretta"

Le salut vient du consul d'Italie, Signore Lignani. Chez ce nouveau maître on la lave, on l'habille d'une tunique blanche (jusque-là elle vivait nue au milieu des maîtres habillés, dans "cette honte permanente"). Pour la première fois depuis son enlèvement, elle ressent qu'il y a "quelque chose qui n'est qu'à elle". Elle a 14 ans, et sa vie de tourments connaît enfin une trêve, qui la conduit au prix de nombreux sacrifices jusqu'à l'Italie, où elle devient religieuse.
Josefina Bakhita

La "Petite Mère Noire" (Madre Moretta), c'est ainsi que les Italiens la surnomment, femme rescapée de tout, a confié son histoire aux sœurs de sa congrégation. Toute sa vie Bakhita a gardé en elle le trésor de son enfance, même si elle a oublié jusqu'à sa langue maternelle, le nom de son village, qu'elle se trouve incapable de situer sur une carte, jusqu'à son propre prénom. La "Storia Meravigliosa", son récit, a été publié en feuilletons, faisant d'elle une figure idolâtrée à la fin de sa vie, que l'Église exhibe pour démontrer au monde la puissance de la foi. Santa Joséfina Bakhita a été canonisée par Jean-Paul II en 1992.

100 ans d'histoire mondiale

Le destin de Bakhita est en soi une épopée extraordinaire. Une aventure humaine hors du commun, qui balaie presque 100 de l'histoire mondiale. Celle des villages africains, celle de l'esclavage, du colonialisme et de ses commerces, celle des guerres arabes, celle des deux conflits mondiaux du XXe siècle, celle de la montée des fascismes. Bakhita a traversé toutes les turbulences. A survécu à tout.

Le roman de Véronique Olmi déroule le récit de cette incroyable vie à un rythme éreintant. Phrases courtes, mots qui claquent comme les fouets sur la peau meurtrie des esclaves. Le texte court au rythme effréné de cette vie toujours en mouvement. Mouvement dans lequel Bakhita est emportée comme une feuille dans la tempête, empêchée, entravée, incapable de reprendre le contrôle.

Mouvement parfois ralenti dans sa course quand Bakhita, la nuit, seule sous les étoiles, se réfugie en elle-même, bercée par les images fugitives le village de son enfance, tout contre elle les visages de ses proches et de ceux qu'elle a croisés et aimés et qui ont disparu. Courtes pauses dans cette course qui ne s'arrête pas, jusqu'au jour où elle peut enfin dire non. Alors le récit se pose. Et on respire enfin.

Roman déchirant d'une âme forte

Le roman de Véronique Olmi plonge dans le cœur de Bakhita, dans les replis de son âme, dans les lieux secrets, verrouillés, de son humanité préservée. La romancière donne une voix à Bakhita, pour dire ce pour quoi elle avait si peu de mots. Ses souffrances, ses tourments, son calvaire, mais aussi la charge immense d'amour qui déborde d'elle et qui la porte toujours du côté de la vie. Un très beau roman de cette rentrée, qui figure dans plusieurs sélections des prix littéraires 2017.

Cette lecture peut s'enrichir avec le roman de l'Américain Colson Whitehead "Underground railroad" (Prix Pulitzer 2017 et National Book Award 2016), publié également chez Albin Michel.

Véronique Olmi recevra officiellement son prix du roman Fnac vendredi des mains de Leïla Slimani, à l'ouverture du Forum Fnac Livres, festival littéraire qui aura lieu jusqu'à dimanche à la Halle des Blancs Manteaux à Paris. Elle succède à Gaël Faye récompensé l'an dernier pour "Petit pays" (Grasset), roman qui avait obtenu ensuite le convoité Goncourt des lycéens.

Le Forum Fnac Livres, entièrement gratuit, accueille cette année de nombreux auteurs (Leïla Slimani, Mari Darrieussecq, Lola Lafon, Ron Rash, Sorj Chalandon, Guillaume Musso...). Rencontres, dédicaces, lectures sont au programme de cette 2e édition. 

"Bakhita", de Véronique Olmi
(Albin Michel - 460 pages - 22,90 euros)

Extrait

La marche a duré deux jours et deux nuits. Elle ne savait pas où était le grand fleuve, où étaient les villages, ce qu’il y avait derrière la colline, derrière les arbres, et derrière les étoiles. Alors elle a essayé de retenir, pour faire le chemin en sens inverse, et rentrer chez elle. Elle avait peur et elle retenait. Elle était perdue et elle récitait : le petit ruisseau. L’enclos avec quatre chèvres. La dune. Les buissons. Le puits. Deux bananiers. Des ronces. Un chien jaune. Un âne. Deux ânes. Un palmier nain. Un vieil homme assis. Des acacias. La dune. Un champ de mil. Un chemin de cailloux noirs. Un éléphant derrière un baobab. Des herbes vertes. Des pierres rouges. Elle recommence. Deux ânes. Un vieil homme assis. Des acacias. La dune. Elle trébuche. Elle tombe. Le petit ruisseau. L’enclos. Elle se relève. Un puits. Un chameau. La lune. Elle hésite. Les étoiles : le Chien, le Scorpion et les trois Étoiles Sœurs. Deux ânes. Non. Deux palmiers nains. Le champ de mil. Elle entend le cri grinçant des hyènes. La chaleur s’est changée en glace dans la nuit qui vient, le vent est froid et rapide. Le paysage s’efface. Elle est au milieu de l’invisible."

"Bakhita", de Véronique Olmi (page 31)