"Pour Sensi", petite merveille signée Serge Bramly

Mis à jour le 20/11/2018 à 11H44, publié le 20/11/2018 à 11H26
L'écrivain Serge Bramly © Ulf Andersen / Aurimages / AFP

"Pour Sensi" commence sur la fin d'une histoire d'amour, qui marque un plongeon dans le vide, et le début paradoxal d'une reconquête de soi. Un livre enchanteur où surgissent impromptus quelques invités tout droit débarqués de l'Antiquité, comme le conspirateur Catilina et les Gaulois Allobroges.

Connaissez-vous Catilina, ce sénateur romain du 1er siècle avant notre ère qui tenta de renverser le pouvoir à Rome et inspira la verve de Cicéron (“Jusqu’à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ?”). Non, ne mentez pas. Mais en quelques lignes, Serge Bramly vous fait regretter cette ignorance, ressuscitant le conjuré soupçonné du pire -violeur de Vestale, assassin de son propre fils, buveur de sang humain... - qui tomba, les armes à la main, au pied des Appenins, face aux légions romaines. Telle est l’incroyable force de “Pour Sensi” (JC Lattès) : harponner sans cesse la curiosité du lecteur dans un roman aux allures de “poupée russe” (l’histoire en cache une autre, qui tire elle-même le fil d’une troisième…).

"Ce n'est pas ma vie"

La fiction s'ouvre sur une rupture : le narrateur entretient une liaison adultère avec Rivka, mariée, qui le quitte en lâchant : "ce n'est pas ma vie". Un "jugement sans appel" vécu dans la douleur. Pourquoi est-elle partie ? Le narrateur, Serge (même prénom que l'auteur), va remonter aux sources d'un abandon qui réactive un flot de souvenirs.


Et il va dérouler la pelote de sa vie. L'enfance à Tunis. L’arrivée à douze ans ans à Paris, où un prof de lettres classiques s’émerveille des talents de latiniste de cet enfant prodige qui traduit si bien Salluste, le premier biographe de Catilina. L’hypokhâgne interrompue pour cause de dépression. Les études reprises à Nanterre, fac tellement plus excitante, à la veille de 1968, qu’une prépa littéraire. La coopération qui le mènera du Pakistan au Brésil et au Pérou …

"De la débâcle à la reconstruction"

Certes, me direz-vous, mais quel rapport avec Catilina ? Un rapport central. Car le vrai sujet du livre n’est pas tant la vie du narrateur, qu’il sait pourtant rendre trépidante à chaque page, que la plume qui se dérobe. Écrivain (comme l'auteur), il rêve d’écrire un roman sur ces Gaulois Allobroges que Catilina tenta de séduire. Mais les personnages le fuient, malgré les piles de documentation accumulée. Et une autre histoire se propose à lui, et à nous lecteurs : la sienne.

Celle d’un écrivain parti, après un chagrin d'amour, "glaner des éclaircissements dans un passé antérieur, dans un passé très reculé". "De la débâcle à la reconstruction", son écriture, enfin habitée par son sujet, retrouve l'éventail lexical, le sens des liaisons, la vivacité des dialogues. Ensorceleuse, elle capture d’emblée dans ses filets pour ne plus vous lâcher. Le livre a échappé à la saison des prix littéraires ? Il n'en sera qu'un plus précieux cadeau, avec son titre énigmatique (dont le sens n'est dévoilé qu'à la toute fin). SI l'on peut se permettre un conseil : offrez-le à qui vous aimez.

"Pour Sensi", de Serge Bramly
(Editions JC Lattès, 274 pages, 20 euros)

Extrait : "Les jérémiades des rapatriés m'irritaient, m'horripilaient. Ils profitaient de la moindre occasion pour gratter l'asservissante mandoline de la nostalgie. Ils poussaient d'ineptes roucoulades, la paupière lourde, en pâmoison, sans vergogne. Qu'avaient donc de si merveilleux le soleil, les palmiers, les filles (mon premier baiser, je l'avais reçu d'une gamine rose et blonde, originaire des forêts de Lorraine), les saveurs, les parfums de là-bas?
La Tunisie où j'étais né et où j'avais vécu jusqu'au milieu de ma douzième année ne me manquait nullement, me figurais-je".