"Légende d'un dormeur éveillé", un prodigieux roman sur le poète Robert Desnos signé Gaëlle Nohant

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 10/10/2017 à 16H54, publié le 17/08/2017 à 10H42
La romancière Gaëlle Nohant

La romancière Gaëlle Nohant

© David Ignaszewski-koboy/Éditions Héloïse d'Ormesson

C'est un roman ? Non, lecteur, c'est une épopée. C'est l'histoire, qui vous emporte, des mille vies de Robert Desnos, rimeur, conteur, noceur, marcheur, rêveur, et résistant héroïque, qui partit un jour de Compiègne pour aller "où le destin de notre siècle saigne", comme l'écrivit Aragon. Gaëlle Nohant offre enfin une ode grand public à ce "dormeur éveillé" prophétique.

Un exploit que cette "Légende d'un dormeur éveillé" ! Ce roman passionnant ressuscite le poète Robert Desnos (1900- 1945), surréaliste de la première heure, fêtard de l'aube, journaliste curieux de tout, et, pour finir, résistant au risque de sa vie, qu'il perdra. 

De cette existence trépidante, Gaëlle Nohant tire un récit haletant, où ne manquent au décor ni les voix éraillées des premières chanteuses de jazz, ni l'irrésistible attrait des amoureuses émancipées des années 20. Dans un café parisien de la Butte aux Cailles, un soir de juin mi-pluie mi-soleil, cette romancière de 44 ans, frêle et enthousiaste, nous a confié "être tombée amoureuse à 16 ans" de Robert Desnos. Pour rendre justice à son poète de chevet, qui "la consolait de tout", elle a choisi une forme littéraire grand public : "le roman, parce qu'il apporte la vie".

Un livre "conçu comme un film" 

Elle a eu l'idée du livre en 2015, lors du 70e anniversaire, trop ignoré, de la mort du poète dans le camp de concentration de Theresienstadt (République tchèque), le 8 juin 1945. Le projet se concrétise deux ans plus tard avec ce volume de cinq cents pages, fruit de deux ans de travail intense. Films, documentaires, archives radio, journaux d'époque, Gaëlle Nohant a puisé à toutes les sources. A commencer par la biographie fleuve d'Anne Egger, les mémoires des surréalistes, et, bien sûr, les écrits et poèmes de Robert Desnos, dont elle parsème le livre, tels des talismans. Si elle a plongé dans son projet "confiante et pleine d'allant", elle avoue tout de même avoir pris peur tant la matière était riche : "la reconstitution était immense". 

Un euphémisme. Comment énumérer toutes les facettes de Robert Desnos?  A l'enfant qui a grandi à l'ombre de la tour Saint-Jacques, au coeur des Halles où résonnent encore les cris des bouchers, succède l'expérimentateur surréaliste, le rêveur sous hypnose, l'artiste bohème de Montparnasse, et enfin l'as de la débrouille, qui vit de sa plume comme parolier, critique de jazz ou rédacteur de slogans publicitaires. Précurseur, il se passionnera pour un tout nouveau média, la radio, y adaptant les populaires aventures de Fantomas ou y décryptant les rêves, dans l'émission "Les clefs des songes". Pour restituer ce parcours qui a épousé les mues artistiques et médiatiques de l'entre deux-guerres, la romancière a construit son livre comme un film, séquence par séquence, avec d'inoubliables personnages secondaires superbement campés.

Une galaxie d'inoubliables personnages secondaires

Dans l'impressionnante galaxie des amis de Desnos, elle a d'ailleurs dû faire le tri. Et prendre son courage à deux mains pour affronter les "intimidants" surréalistes, à commencer par le grand excommunicateur André Breton. Mais elle s'est résolue à les traiter en "personnages", dans le cadre d'une "charte d'honnêteté" passée avec elle-même : qu'aucune scène ne soit "gratuite" et que toutes soient fidèles à la personnalité mise en scène. "Casse-geule", avoue-t-elle, l'exercice l'a parfois contrainte à passer une "journée entière pour écrire une phrase sortant de la bouche de Jacques Prévert". Mais le résultat parle pour elle, et le roman parvient même, sans jamais s'engluer dans les débats théoriques, à restituer les guerres de chapelles avant-gardistes qui faisaient rage.

Mieux encore : il donne vie à quelques-uns de ces "artistes du monde entier" qui tenaient alors, rappelle la romancière, "sur deux arrondissements de Paris". Voici l'écrivain cubain Alejo Carpentier ramené clandestinement de La Havane et empruntant l'unique paire de chaussures élégante de son ami Desnos. Voici un peu plus tard, le chilien Pablo Neruda invitant en Espagne l'écrivain français, qui y rencontrera son frère en poésie, Federico Garcia Lorca, assassiné plus tard par les milices franquistes .

L'engagement contre l'ennemi nazi

Car voilà aussi, hélas, les chantres du nazisme qui vient. En 1936, chez Lipp, Desnos dîne avec une dizaine de journalistes aux côtés de Léon Blum lorsqu'Alain Laubreaux, future recrue du journal pro-nazi "Je suis partout", l'insulte, ainsi que le chef du Front populaire. Ni une ni deux, Desnos lui écrase la tête dans une assiette de choucroute fumante, "de la part des pédérastes surréalistes et des juifs". "Robert Desnos, dit avec flamme Gaëlle Nohant, incarne toutes les valeurs auxquelles je crois : l'amour de la liberté, la méfiance envers les moralistes, l'incompréhension du racisme. Les surréalistes ont grandi avec des amis de tout les pays. Pour eux, le nationalisme n'avait pas de sens".

Pour porter ce récit, qui se fait plus tendu avec la montée des périls, la romancière s'est appuyée sur la force de son héros. "La vie de Desnos était droite jusqu'à Auschwitz. Il a toujours été cohérent avec lui-même", confie-t-elle avec une admiration communicative. L'homme qui pourfendait la boucherie de 14-18 s'est engagé sans hésiter contre l'ennemi nazi. Il fournit de faux papiers, qui leur sauveront la vie, à son ami Vladimir Fraenkel, et à son fils, Jacques, 4 ans. Un enfant interdit de sortie par crainte des rafles, et qui n'avait accès ni au parc, ni à la lumière naturelle. Cet ex-enfant juif caché, rapporte la romancière, se souvient que le poète joyeux était seul à le distraire de sa réclusion avec ses rires, ses histoires et ses comptines. A 79 ans, il est aujourd'hui son ayant-droit.

"C'était sacrilège de le suivre dans les camps"

Robert Desnos franchit un pas de plus dans la Résistance en participant à l'attaque d'un commissariat parisien. Quand a-t-il été repéré, dénoncé ? Le 22 février 1944, il est arrêté. Gaëlle Nohant s'arrête là dans le récit démiurgique : "C'était sacrilège de le suivre dans les camps, ça me paraissait impossible". Dans sa quatrième et dernière partie, elle passe fictivement la parole à la compagne de Desnos, "Youki" (Lucie Badoud, de son vrai nom). Youki la légère, la futile, la désinvolte, s'est battue bec et ongles, en vain, pour arracher le poète des griffes de l'occupant. Plus tard, ses compagnons de camps témoigneront combien la bonté et la fantaisie de Desnos les ont aidés à tenir dans l'enfer concentrationnaire. Lui n'en réchappera pas.

On finit en larmes ce livre dévoré d'une traite, tant il est porté par la tension d'une vie, par une écriture visuelle et légère, et par le souffle d'"une poésie sans esbrouffe". Celle de Desnos et celle de l'auteure, qui rêve d'une "littérature exigeante pour tous". Pari mille fois réussi : sur fond d'histoire artistique, médiatique et politique de la première moitié du XXe siècle, ce fabuleux portrait d'un grand poète est un coup de maître. 

"Légende d'un dormeur éveillé", de Gaëlle Nohant
Editions Héloïse d'Ormesson, 540 pages (à paraître le 17 août)

Extrait :

Sous le crâne de Robert, il y a plusieurs cerveaux qui tournent à plein régime, glisse Prévert à son voisin. C'est pour ça qu'il a les yeux cernés. Même quand il dort, ses cerveaux continuent à brasser des idées, à concasser des vers, des notes de musique, des équations. Il n'y peut rien, il est né comme ça. Parfois il crie "Vos geules !", il voudrait la paix, couper le son et la lumière, dormir comme une bûche assez naïve pour ne pas sentir l'odeur de brûlé. Mais tu vois, Robert n'est pas naïf, c'est un rêveur lucide, il rêve les yeux ouverts".


NB : L'expression de Louis Aragon citée en tête d'article est extraite de Robert Le Diable, son poème d'hommage à Robert Desnos, qui fut interprété par Jean Ferrat.