"Le guetteur" : Christophe Boltanski a écrit le roman de sa mère

Laurence Houot
Par @LaurenceHouot
Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 20/08/2018 à 15H42, publié le 20/08/2018 à 15H20
Christophe Boltanski publie "Le guetteur", (Stock)

Christophe Boltanski publie "Le guetteur", (Stock)

© Julien Falsimagne

Christophe Boltanski, Prix Fémina 2015 avec "La cache", un roman qui racontait sa famille, revient dans cette rentrée littéraire 2018 avec "Le guetteur" (Stock), une belle curiosité romanesque sur sa mère, personnage ambivalent et mystérieux, amatrice de polars, paranoïaque et engagée, dont il tisse le portrait en tirant les fils d'une enquête quasi policière.

L'histoire : Le narrateur (l'auteur), et sa sœur vident l'appartement de leur mère, disparue six mois auparavant. "Pressés d'en finir", ils ne s'attardent pas. Vêtements, chaussures, meubles, journaux, coupures de journaux (faits divers), "sacs pleins de sacs", "cimetière de bouteilles vides" … Direction Emmaüs ou la poubelle, sans état d'âme. Même les lettres d'amour, cachées en haut d'une armoire, y passent. Sauvés du grand nettoyage, quelques cahiers et une "chemise plastifiée bleu iris, retenue par deux élastiques, qui reposait dans le tiroir de sa table de chevet", estampillée "Dossier Polar". Dedans des notes sur le Prozac, sur le virus du sida et des ébauches de romans, rédigés à l'encre violette.

La guerre d'Algérie

Autre lieu. Paris, années 60, Quartier Saint-Michel. Le guetteur observe une jeune fille. Elle fume des Gauloises, entourée de garçons et de filles de son âge, des étudiants en lettres, suppose le guetteur. De quoi parlent-ils ? Le guetteur aimerait bien le savoir. "Je pousse la porte de mon imaginaire et m'accoude au comptoir", dit-il.

Il observe. Entend des bribes. Émet des hypothèses. "Là où d'autres ne verraient que de parfaits spécimen du Quartier latin, je décèle des conspirateurs". De l'autre côté de la Méditerranée, la guerre d'Algérie.

Après avoir écrit un roman de sa famille ("La cache", Prix Fémina 2015), Christophe Boltanski plonge dans le passé de sa mère. Extravagante ou dépressive ? Paranoïaque ou militante ? Souffrant d'une "maladie de langueur", mère peu engagée, elle est restée une énigme pour ses enfants. Le journaliste enquête, creuse dans le présent, ausculte les pièces à conviction recueillies dans l'appartement, remonte le fil du temps.

Qui guette qui ?

Comme un kaléidoscope tourné puis ajusté, cette double filature temporelle finit par dresser un portrait, celui d'une femme mystérieuse, à la fois capable d'envoyer balader un bel avenir, de tourner le dos à sa famille et à son milieu bourgeois, et aussi de s'engager contre la guerre d'Algérie, jusqu'à héberger un soldat du FLN.

Et la même femme, paranoïaque, se sentant persécutée par son voisin Talus Taylor, inventeur du célèbre personnage écolo pop "Barbapapa". A tel point qu'elle engage un détective pour le surveiller. La même qui finit sa vie recluse, avec pour seul compagnon son chien et ses polars, dormant sur un matelas posé sur le sol, vivant au milieu des déjections canines et des ordures qu'elle ne prend plus la peine de sortir…

Construit comme une poupée russe, "Le Guetteur" est autant la décortication d'une vie que la recomposition romanesque d'un destin. Avec facétie, et une bonne dose d'humour, Boltanski lui donne une forme de polar, bouclant ainsi ce que sa mère avait laissé en chantier : des bribes de romans policiers inachevés, avec en toile de fond l'histoire de la France d'après-guerre et la décolonisation.

Une curiosité romanesque (entre Modiano et Houellebecq), de cette rentrée littéraire 2018. A ne pas rater.
Couverture  "Le guetteur", de Christophe Boltanski (Stock)
"Le guetteur", de Christophe Boltanski
(Stock - 287 pages - 19 euros - 22 août 2018)


Extrait :

Ils formaient un bloc disparate dans ma bibliothèque, comme un corps étranger. Au début, je les contemplais sans oser les toucher. Je leur prêtais les pouvoirs maléfiques des vieux grimoires. Je ne me sentais pas en droit de les posséder, encore moins de les lire. Ils ne m'appartenaient pas. En les prenant, j'avais eu l'impression de commettre un vol, de piller une tombe ou de pirater un disque dur. Je m'emparais du passé d'une femme qui ne s'était jamais confiée à personne, pas même à ses enfants. Je forçais son intimité. Je fouillais dans ses poches, je retournais son petit sac en cuir qui ne la quittait jamais. Plus encore que de la culpabilité, j'éprouvais une appréhension. Je redoutais de trouver de la tristesse, de la haine, un épanchement bilieux, quelque chose de noir, de très noir. J'étais terrifié à l'idée d'entrer dans sa tête, de connaître ses désirs, de partager ses fantasmes, ses cauchemars, de contempler, de toucher ses blessures.
Ses calepins pouvaient aussi receler des trésors. Des fragments, des petits riens, des pointillés qu'il suffit de relier pour reconstituer une vie entière. Une écriture qui donne du sens à l'insignifiant. Des grains de sable racontant un monde disparu."

"Le guetteur", pages 108-109