Le grand retour de Maylis de Kerangal avec "Un monde à portée de main"

Mis à jour le 05/09/2018 à 14H26, publié le 26/08/2018 à 10H27
La romancière Maylis de Kerangal

La romancière Maylis de Kerangal

© Francesca Mantovani-éditions Gallimard

La rentrée littéraire 2018 nous apporte un nouveau roman de Maylis de Kerangal. "Un monde à portée de mains" (Verticales). La romancière s'attaque cette fois à l'art, remontant du trompe l'œil à Lascaux. Un roman fort, qui nous interroge sur la représentation du monde et sur la quête de vérité. Une nouvelle étape dans la construction de son œuvre.

L'histoire : 2015. Milieu de l'histoire. Paula, Jonas et Kate et se connaissent depuis longtemps. Une colocation quand ils étaient étudiants dans la même école d'art à Bruxelles a scellé entre eux une alliance indéfectible, que l'éloignement ou les années n'altère pas. Marbre, boiseries, pierre, carapace de tortue, ciels azurés, plumages d'oiseaux ou frondaisons… Ils ont appris ensemble à reproduire toutes sortes de matières en trompe-l'œil. Nuits blanches, estomacs vides, doutes, bonheurs… Ils ont partagé ce temps de leur apprentissage. Leurs routes se sont séparées, chacun son chemin. Pour Paula, de Cinecitta aux grottes de Lascaux…

Dans ce nouveau roman, Maylis de Kerangal explore la question de la représentation du monde, du trompe-l'œil en remontant jusqu'au premier geste pictural, celui des hommes de Lascaux. Comment représenter le monde ? Faut-il "se faire faussaire, plonger le spectateur dans l'illusion" ? Ou bien abandonner "la rive sale des faussetés pour s'avancer vers une vérité", celle du peintre (ou de l'écrivain ?). Comment approcher au plus près la vérité ?

Maylis de Kerangal donne des pistes, s'attarde sur ce mystérieux geste, accompli depuis la nuit des temps du fond des grottes, qui transfigure le réel, pour mieux s'en emparer, afin d'y trouver une forme de vérité. Il y a la peinture, mais il y a aussi la littérature. Les romans, qui jouent eux aussi ce rôle de révélateur du réel, jusqu'à agir sur lui, comme un sortilège. Paula en fait l'expérience en lisant "Anna Karénine". "Bientôt elle pense à travers le roman, c'est lui qui éclaire sa vie…"

"La lente et prodigieuse aimantation des images"

Car tout au long de ce nouveau roman, la création picturale fait échos à la création littéraire. Comme ses personnages, l'auteure de "Réparer les vivants" (Vertivales, 2014) produit de la littérature en creusant sa matière, en exhumant les histoires qu'elle charrie. Pour peindre correctement la carapace d'une tortue, Paula consulte les atlas, arpente le Muséum, parle kératine avec la coiffeuse, relit "Le vieil homme et la mer". Car que serait la matière sans les histoires ? "Paula regarde sa feuille, piste la façon dont son imagination se saisit peu à peu des éléments du monde, compose les matières de son rêve, travaille à la lente et prodigieuse aimantation des images".

Et puis Maylis de Kerangal ouvre une troisième porte : celle de l'amour, cet état qui donne aux amoureux le sentiment que rien sinon eux n'est réel, (n'existe ?), "dans un élan si libre, dans une parole si déliée – Comment vas-tu mon âme ? – que le monde autour d'eux n'est plus qu'un tissu de mensonges."

Brèches

Comme pour chacun de ses romans, Maylys de Kerangal engage toute la force de son écriture dans son sujet. Elle plonge dans la substance, jusqu'à des couches profondes, et déploie son vocabulaire. Ici la peinture : pigments, palettes, craie, pinceaux, "queues de morue", "jaunes de caldiums"… Les recettes et les corps en action : glacer, moucheter, pocher… Phrases scandées, mots choisis. La romancière sait faire. On se régale.

"Un monde à portée de main" est un roman profond, dans lequel Maylis de Kerangal maîtrise toujours aussi bien cette langue qu'elle façonne au fil de son œuvre. Une langue qui donne des contours au monde. Mais ici s'ouvrent des brèches, comme un peintre arrivé à maturité lâchant la technique pour libérer son geste, la romancière laisse filer son savoir-faire, offrant, magnifique mais fragile, "Un monde à portée de mains".
Couverture de "Un monde à portée de main", Maylis de Kérangal (Gallimard)

"Un monde à portée de main", Maylis de Kerangal
(Verticales – 284 pages – 20 euros)
 

Extrait :

Eblouie dès le seuil de l'atelier le premier jour, entrant dans un local rectangulaire de quinze mètres sur dix, d'une hauteur sous plafond d'environ cinq mètres, sol de ciment et toiture en verrière, l'endroit pourvu d'une coursive courant sur les quatre murs dont on use pour entreposer des centaines de rouleaux et de cartons à dessin, des échantillons, du petit matériel. Paula aime immédiatement la lumière de commencement qui baigne l'endroit, une lumière blanche, mate, d'autant plus limpide qu'elle le vestibule et le corridor sont troubles, comme s'il fallait en passer par ce sas d'opacité pour y voir clair avant de se mettre au travail. Une vingtaine de châssis mobiles sont placés en épi. Elle se faufile vers l'un de ceux du fond, dépose sur un tabouret de bois sa boite de peinture, enfile sa blouse. Les autres élèves se dispersent dans la salle, elle entend que ça parle anglais à quelques mètres devant, se tient prête, et puis la dame au col roulé noir fait son entrée, petite ici, plus petite que dans le souvenir de Paula, mais occupant immédiatement un important volume d'espace. Après quoi, c'est l'inventaire, la directrice appelant chaque pinceau par son nom et les élèves vérifiant sa présence dans leur boîte, et ceux de Paula sont beaux et propres, la virole étincelante, la touffe douce – on distingue ici un pinceau à lavis, un petit-gris à soies de porc, un épointé, un striper, un effilé à hampe de bois en martre Kolinsky, et celui qu'elle considérait comme son pinceau fétiche, un pinceau à laque en en poils d'd'ours d'Alaska, un cadeau que Marie, sa mère, lui avait offert la veille de son départ. Nombreux sont ceux dont Paula méconnait la fonction et qu'elle a rangés là comme on rassemble une bande de avant un braquage, s'assurant de leur présence avec curiosité : ce sont là des outils créés pour refaire le monde."

Un monde à portée de main, pages 47