"Là où les chiens aboient par la queue" d'Estelle-Sarah Bulle: un premier roman passionnant sur l'histoire des Antillais

Laurence Houot
Par @LaurenceHouot
Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 04/09/2018 à 11H57, publié le 04/09/2018 à 09H11
Estelle-Sarah Bulle, auteure de "Là où les chiens aboient par la queue" (Liana Levi)

Estelle-Sarah Bulle, auteure de "Là où les chiens aboient par la queue" (Liana Levi)

© Julien Falsimagne / Leextra / Editions Liana Levi

"Là où les chiens aboient par la queue" (Liana Levi), premier roman d'Estelle-Sarah Bulle, est l'histoire d'une famille guadeloupéenne, à travers laquelle Estelle-Sarah Bulle embrasse l'histoire des Antillais, venus en nombre dans les années 60-70 pour s'installer en métropole. Un premier roman polyphonique, écrit dans un très beau français mêlé de créole, comme un hymne au métissage. Captivant.

L'histoire : La narratrice est née en métropole dans les années 70, d'un père antillais et d'une mère métropolitaine, originaire du nord de la France. Elle a grandi en région parisienne, à Créteil, "grand maelstrom de la classe moyenne, où la diversité des vies était happée par le courant uniformisateur du "vivre ensemble". Dans ce grand fourre-tout, les Antillais étaient une minorité parmi d'autres et les enfants métis une rareté", dit-elle. "Métis, c'est un entre-deux qui porte quelque chose de menaçant pour l'identité", ajoute-t-elle.

La petite fille métisse "très appliquée et particulièrement conformiste" a grandi. Elle est devenue mère à son tour, et elle ressent le besoin de creuser ses racines. Elle se lance alors dans une enquête sur l'histoire de sa famille, celle de son grand-père Hilaire, mort à plus de 100 ans, de son père que tout le monde continue à appeler Petit-Frère, et de ses tantes, la fantasque Antoine, et Lucinde, l'éternelle insatisfaite.

Roman familial, de Morne-Galant à Paris

Celle qui tient le fil du récit, c'est la grande et belle Antoine, irréductible aînée au prénom épicène, un "nom de savane" pour "embrouiller les mauvais esprits". Est-ce ce prénom qui a forgé son irréductible caractère ? C'est en tous cas sans tabou et avec son parler direct et imagé qu'elle se lance volontiers pour sa nièce dans le récit du roman familial.

Elle raconte les débuts. L'histoire de la famille Ezechiel-Lebec. Ezechiel, c'est la famille du père, Hilaire, descendant d'esclaves affranchis, qui exploite la canne sur les terres achetées par sa grand-mère à Morne-Galant. Un travail de forçat qui a fait fuir tous ses frères et sœurs (ils sont neuf).

Eulalie, la mère, est une "béké", née chez les Lebecq, "des Bretons arrivés en Guadeloupe pauvres comme Job, deux ou trois cents ans avant". Cette improbable alliance fait des histoires des deux côtés des époux, et donne à la famille un statut un peu particulier dans ce coin reculé de Guadeloupe, sans eau courante ni électricité, des superstitions plein les cases.

L'exil intérieur

La mère meurt avant d'avoir donné naissance à son quatrième enfant. Bien vite Antoine quitte la maison et Morne-Galant pour Pointe-à-Pitre. Là, elle rencontre André, dit Dédé et se fait embaucher par une tante côté Lebecq, Éléanore, petite femme à la santé fragile. Antoine l'aide avec son bébé, prépare les repas, fait vaguement le ménage, et reçoit en échange le gîte.

Les deux femmes s'entendent bien, Antoine y trouve son compte, jusqu'au retour au bercail de René, le mari d'Éléanore. Antoine répond à ses assauts en le menaçant d'un couteau et en l'insultant copieusement. Le mari lui en garde rancune. La jeune femme finit par quitter la maison de sa tante. Elle s'installe chez Dédé, se marie, et se lance dans le commerce…

Le récit d'Antoine est soutenu par ceux de Petit-Frère, et de sa sœur, Lucinde, la première à quitter la Guadeloupe pour Paris, suivie par Petit-Frère. Antoine aussi finit par partir quand commencent à éclater les révoltes indépendantistes violemment réprimées par la police.

"Une Guadeloupe rurale frappée de disparition"

En plongeant dans cette épopée familiale, la romancière embrasse toutes les histoires de ces milliers d'Antillais, des descendants d'esclaves, ou des colons venus de Bretagne ou d'ailleurs, qui ont au fil des ans oublié leurs dialectes pour adopter le créole et les coutumes locales. Ils sont nombreux à avoir, comme Antoine, Lucinde et Petit-Frère, quitté la Guadeloupe dans les années 60 et 70 pour s'installer en métropole.

Le témoignage de la nièce, la narratrice, offre un regard sur la deuxième génération, et aussi sur la France des années 70, celle des Trente Glorieuses, où le plein emploi facilitait l'intégration, même si le racisme était présent. "En comparant mes souvenirs aux paroles d'Antoine, de Lucinde et Petit-Frère, je comprends qu'Hilaire représentait une Guadeloupe rurale frappée de disparition. Aucun des ses enfants n'appartenait au même monde que lui. Ils étaient de l'âge de la modernité, éloignés de la canne, plongés dans l'en-ville".

Un roman polyphonique

Le premier roman d'Estelle-Sarah Bulle se lit comme on écouterait un conteur. Les chapitres se succèdent, les différents protagonistes se passant le relais, pour dire l'histoire de la famille. Un récit polyphonique qui multiplie les points de vue sur une histoire partagée par des milliers d'Antillais. Une histoire mal connue, que l'on découvre avec grand intérêt.

La langue de ce premier roman est un mélange de très beau français littéraire et de créole, d'une fluidité incroyable, comme une merveilleuse et suffisante réponse à la question du métissage. Estelle-Sarah Bulle fait partie de ces romanciers qui écrivent dans un français d'ailleurs, comme Gauz, Alain MabanckouMeryem Alaoui, ou Adeline Dieudonné. Une particularité de cette rentrée qui fait souffler sur la langue française un air frais et vivifiant.

Les éditeurs ont cette année fait le pari des premiers romans (94 sur les 186 romans français publiés dans cette rentrée). Un pari audacieux mais déjà récompensé : Estelle-Sarah Bulle a déjà été couronnée par le Prix Stanislas du premier roman , et elle figure dans la dernière liste du Prix Roman Fnac, constituée cette année exclusivement de quatre premiers romans.
Couverture de "Là où les chien aboient par la queue", Estelle-Sarah Bulle
"Là où les chiens aboient par la queue", Estelle-Sarah Bulle
(Liana Levi – 260 pages – 19 euros)

Extrait :

L'autre chose qui rendait maman bizarre pour les culs-terreux de Morne-Galant fut son arrivée des Grands Fonds, comme ça, sur le cheval d'Hilaire qui se tenait raide sous son chapeau sombre, une blessure sanguinolente sur la tempe, la bride serrée dans ses grosses mains. Cette beauté blanche assise derrière l'un des Nègres les plus noirs de la contrée et des plus "brigands", comme on dit chez nous, ça faisait comme une insulte pour les deux mondes. Je t'ai dit qu'on habitait la partie la plus désolée de Morne-Galant, qui ne comptait pas plus d'une rue et dix maisons à l'époque. Isolés comme on l'était, nous faisions tout de même partie du bourg ; nous en formions une part. N'importe quel visiteur pouvait s'arrêter devant notre case en revenant de Port James ou pour négocier une journée de travail dans les champs de canne. Mais après nous, en s'enfonçant au mitan des grands bois, on trouvait un chemin de terre qui virait à gauche, à droite, jusqu'à se faufiler sous les épaules vertes des mornes. Là, tu atteignais un autre monde. La route n'était pas difficile à suivre pour y pénétrer. Peut-être huit ou dix kilomètres de lacets serrés entre deux falaises recouvertes de racines de plus en plus massives, de fougères dégoulinantes de pluie et de vapeur. Et plus tu t'enfonçais dans cette terre, plus la peau de ses habitants s'éclaircissait. Au plus profond de ce mille feuilles en constante germination vivaient ceux que tout le monde appelait les Blancs-Matignons. des gens difficiles à approcher. On en avait peur. C'est de là que maman venait."

"Là où les chiens aboient par la queue", page 24