"K.O." : premier roman engagé et slamé d'Hector Mathis

Laurence Houot
Par @LaurenceHouot
Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 30/08/2018 à 10H45, publié le 30/08/2018 à 10H34
Hector Mathis, romancier, auteur de "K.O." (Buchet-Chastel)

Hector Mathis, romancier, auteur de "K.O." (Buchet-Chastel)

© Mark Melki

Il est l'un des plus jeunes primo-écrivains de la rentrée. Hector Mathis, 25 ans, publie "K.O." (Buchet-Chastel) un roman singulier écrit dans une langue musicale, avec des accents de gouaille des films des années 40. Il y raconte la cavale d'un garçon de 20 ans et de son amoureuse, dans un pays en guerre. Une jeune voix engagée, et prometteuse.

L'histoire : Le narrateur s'est réfugié dans une cabane en bordure de petit bois et de château. Il est malade, un peu délirant, fiévreux. Il écrit. "Du mot qui coule, qui gueule, qui jouit jusqu'à la douleur".  Le narrateur a 20 ans. Il s'appelle Sitam (tiens du verlan !). Dans la cabane est installé un ermite saxophoniste et prophétiseur. "Archibald, vicomte de la vie parisienne !". Archibald a accueilli le fugitif dans sa bicoque grinçante.

"Personne n'ira me trouver ici. J'ai disparu de l'hystérie", dit-il. Archibal lui fait son cinéma, lui livre ses secrets de clochard. "Faut rester dans la suggestion. Avec le fauteuil les passants devinent et c'est très bien. Ceux qui exploitent leurs moignons et se montrent sales, miséreux, purulents avec de la chair mal cicatrisée, c'est des mauvais. Ils n'émeuvent pas, ils effraient !".

Sitam lui raconte son épopée. Comment il a fui Paris, en proie au chaos. Les fusillades, et les morts, "qui tombaient comme des quilles, chassés, traqués par les balles sifflantes, vulgaires, mortelles, dans la poitrine, le dos, déchirant les muscles, faisant chuter les corps". On pense au 13 novembre. Forcément.

Road trip dans une Europe dévastée

Ils prennent la tangente avec la môme Capu, son amoureuse, celle qui le "tient par le bout du cœur", décidés à partir, malgré les injonctions des autorités à rester calfeutrés. Mais où ? "Pourquoi pas la grisâtre après tout ? Personne n'aurait l'idée de foutre le camp là-bas". La grisâtre c'est comme ça qu'il l'appelle la banlieue, Sitam. C'est celle où il a grandi.

Ils s'y bricolent une vie. Retrouvailles avec Benji, un vieux copain, anarchiste et beau parleur, un peu filou aussi. La mère Flauchat, la patronne de la brasserie où il travaille embauche Sitam. Et puis Benji leur propose un coup d'enfer. Un truc qui les sortirait définitivement de la mouise. Mais l'affaire ne tourne pas comme prévu. Il faut à nouveau s'enfuir. Cette fois ce sera Amsterdam. Là-dessus, Sitam tombe malade. Une fois encore il s'enfuit…

La musique, rien que la musique

Il faut entrer dans ce premier roman à petits pas, se laisser apprivoiser par un style. Une langue qui tient autant de la gouaille d'Arletty –ici on dit 'oseille', 'la môme', la 'gnôle' et le 'palpitant'- que d'un beat de rap bien scandé. Phrases courtes, raccourcis audacieux, images inattendues, un sens aigu de la formule avec des accents de slogans…

La langue d'Hector Mathis est projetée en avant, revendiquée. On pourrait même en être dérangé tant elle occupe l'avant-scène du livre. Et pourtant, passées les premières pages, non seulement on l'adopte, mais c'est elle qui nous transporte dans l'épopée du héros, nous tient en haleine avec les péripéties de ce duo d'amoureux hors du temps. On s'attache à Sitam, à la Môme Cabu, à Benji, à leurs 20 ans, à leur rage, à leur appétit de vie malgré l'effondrement du monde.

"K.O." est un livre engagé, qui décrit un monde en décomposition, une "époque sans génie". Le royaume des images, de l'illusion, du leurre, qui a laissé le monde K.O. "On se demandait comment on pouvait passer une existence entière à espérer quelque chose qu'on obtiendrait sans doute trop tard, ou jamais. C'était tant pis, j'avais Capu, c'était assez pour chavirer dans l'instant (…)".

Capu, et l'écriture. Le narrateur est littéralement "pris" d'écriture. "Parfois les gens me demandent pourquoi ! À une époque pareille ça les intrigue, un jeune qui se lance dans le roman. "La littérature j'y suis entré par la musique. La musique c'est la seule qui s'est emparée du temps. Baguette ! Croches ! Baguette ! C'est une vérité qu'on ignore, la musique c'est notre initiation au mystère".

Et voilà, comme son héros, Hector Mathis est entré en littérature par la musique. Il a d'abord écrit des chansons, du rap, avant de plonger de la littérature. Cette musique, il ne l'a pas laissée à l'entrée de son roman. Il l'y a même généreusement invitée.

Les rappeurs, une nouvelle famille d'écrivains ?

Naissance d'une famille ? Ils commencent à être nombreux, les adeptes du rap, à coloniser la scène littéraire (et on ne s'en plaint pas) : avant Hector Mathis, il y a eu Gaël Faye ("Petit pays", Grasset, Prix Goncourt des lycéens en 2016), David Lopez ("Fief", Seuil Prix Inter en 2018), Grand Corps malade ("Patients", Don Quichotte, 2013), Gauz ("Debout-payé", "Camarade Papa", 2018), mais aussi, Abdl Malik, Disiz…

On peut y trouver des cousinages, une même manière, engagée et concrète, de s'emparer des mots, de la matière (piochée autant dans la culture classique que dans la rue), de la mixer, de la sampler, de jouer autant sur le sens que sur les sonorités des mots, pour en faire littérature. Hector Mathis en fait partie. Un jeune auteur à suivre.
Couverture de "K.O.", d'Hector Mathis (Buchet-Chastel)
"K.O.", d'Hector Mathis
(Buchet-Chastel – 200 pages – 15 euros)

Extrait :

"Il faisait sombre. J'avais plus la notion de l'heure. Puis, quand j'ai levé la tête, j'ai eu la confirmation de la nuit, les branches étaient pleines d'étoiles. Je me suis penché de nouveau au-dessus des feuilles givrées. C'est là que j'ai compris ce que je m'en allais chercher. Dans tout ce dégueulasse et cette beauté y avait de la matière à mettre en gamme. Je la tenais ma raison d'être au milieu. J'allais droit vers la littérature, depuis le départ, et Capu à mes côtés. Je traquais mon roman, ma musique, partout, à travers les routes, dans la grisâtre, seul, avec Benji, sans lui. J'en avais, trop. Fallait que j'écrive ! Que je m'y risque A jouer un air désagréable pour l'époque. A enfoncer la vingtaine ! A retenter l'enfance, cette infidèle. Ce corbillard d'imaginaire ! Fallait bien de la discipline pour préparer l'encéphale à fabriquer de la chair d'inconnu, des châteaux de boue, des viandes de chimères. Pendant que les honnêtes s'engluaient dans l'inquiétude. Se précipitant dans la sauvegarde de leur santé. Se la transmettant à grands coups d'anxiété en se récitant l'alphabet des vitamines. Pour garder la forme. Bourrés de cachetons comme une boîte à dragées. Un roman c'est un ballet, la musique emporte tout et la musique c'est les mots ! On y croise des visages et des silhouettes. Les personnages dansent une chorégraphie qu'ils pensent être la leur, mais en vérité il n'y a que la musique, tout le reste est en fonction, rien n'existe en dehors d'elle. Ils obéissent, voilà tout ! Pour faire résonner la mélodie j'avais des tonnes de mots à faire valser, chuter dans les variations, escalader les clés, les triolets; en percutant les accords jusqu'à dissonance. Comme le jazz. Tout pareil. Je ne m'en remettais pas de comprendre tout maintenant. J'avais le sentiment que ça ne s'arrêterait plus, que le monde était à ma protée, entièrement, déchiffré, crocheté, musical à tout point de vue ! La littérature me jetait son âme dans les feuilles mortes. Alors je me suis servi."