Joyce Carol Oates : "Paysage perdu", passionnante et émouvante plongée dans l'enfance d'une œuvre

Par @LaurenceHouot
Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 29/11/2017 à 11H40, publié le 25/10/2017 à 17H09
La romancière Joyce Carol Oates

La romancière Joyce Carol Oates

© Dustin Cohen

Deux livres en librairie en octobre ouvrent des fenêtres sur l'œuvre de la romancière américaine Joyce Carol Oates : un carnet de l'Herne, et "Paysage perdu" (Philippe Rey), un ouvrage hybride et merveilleux dans lequel la romancière revient sur son enfance et sur sa jeunesse. Un livre qui démontre la puissance littéraire de Oates autant qu'il éclaire son œuvre. Double réjouissance.

Avant même d'ouvrir le livre, ce titre, "Paysage perdu", inscrit sur un bandeau blanc qui coupe une photographie en couleurs d'une jeune fille. En haut, son visage, fendu par un sourire espiègle, regard perçant tourné vers l'extérieur. En bas, ses jambes étroites comme des triques, chaussettes blanches et baskets. "Paysage perdu", un titre qui sonne comme une invitation.

Alors on entre : "Au commencement, nous sommes des enfants imaginant des fantômes qui nous effraient. Peu à peu, au cours de nos longues vies, nous devenons nous-mêmes ces fantômes, hantant les paysages perdus de notre enfance."

"Heureux, le poulet, 1942-1944"

Joyce Carol Oates a grandi dans une ferme, la ferme de Millersport, dans l'état de New York. Son père travaille à l'usine et sa mère est à la maison. Elle est l'aînée de la fratrie, un frère et une petite sœur, autiste. La ferme appartient aux grands-parents maternels, hongrois, un peu rustiques (la grand-mère hongroise crie, gronde et tue les poulets de ses propres mains).

L'autre grand-mère, la mère du père, habite en ville à Lockport. Cette grand-mère se prénomme Blanche, est élégante, et lit des livres, "jamais moins de trois par semaine". C'est cette grand-mère qui pour la première fois conduit Joyce à la bibliothèque de Lockport "en lui tenant la main", pour lui obtenir une carte de bibliothèque. La petite fille a six ans. Elle est à la fois intimidée, surexcitée. Ce jour-là elle en oublie "Heureux", le poulet qu'elle a choisi dans la basse-cour de la ferme pour en faire son animal de compagnie. Car l'activité principale de la petite fille est d'explorer la ferme, les animaux, et aussi les adultes qui l'entourent. Et plus largement, ce qui se déroule dans le périmètre des fermes avoisinantes, un environnement rural, et pauvre, qui connait parfois aussi des faits divers mystérieux, que la petite fille aimerait élucider.
Joyce, 3 ans, dans le jardin de la maison de Millersport 

Joyce, 3 ans, dans le jardin de la maison de Millersport 

© Fred Oates
Entre les livres (en particulier "Alice", de Lewis Caroll) et la ferme, la petite fille grandit dans une atmosphère joyeuse et aimante, où sa curiosité peut se déployer quasi sans limite, y compris dans des expéditions nocturnes qui la font frissonner.

Joyce Carol Oates a commencé à écrire avant de savoir lire

Plus tard, Joyce Carol Oates ira à l'école, puis au lycée, et à l'université. Et chaque fois elle posera sur le monde qui l'entoure un regard aiguisé, et plein d'appétit. "C'est un fait curieux de mes jeunes années que d'être envoûtée par l'Autre ; fascinée par l'idée que des vies mystérieuses m'entourent, auxquelles je n'ai pas accès (au sens propre)", souligne la romancière, ajoutant qu'un écrivain est "peut-être quelqu'un qui dans l'enfance apprend à chercher et à déchiffrer des indices".

Cette curiosité va nourrir une passion créatrice "avec une précocité rétrospectivement comique". La petite Joyce se met à "écrire" avant même de savoir lire et écrire. "J'ai produit quantité de livres couvrant des bloc-notes de dessins, de coloriages et de gribouillis qui me semblaient une imitation convaincante de l'écriture adulte".

Explorer la mémoire, tenter de restituer ce paysage perdu, voilà ce à quoi nous convie la romancière : un voyage dans l'enfance. Vaste et ambitieuse entreprise, nos souvenirs étant "ce qui reste sur un mur après qu'il a été lessivé", prévient Joyce Carol Oates.

Un livre "patchwork"

Comment évoquer les souvenirs ? Comment écrire cette matière morcelée, parcellaire, discontinue qu'est la mémoire ? Joyce Carol Oates a choisi une composition en forme de patchwork, qui agglomère des éléments hétéroclites, même si elle respecte une certaine chronologie. Ce livre rassemble des textes déjà publiés mais "considérablement remaniés" et d'autres, écrits pour l'occasion.

Pour observer ces paysages, la romancière alterne les focales : vision tantôt très large, quand elle embrasse un territoire tout entier, "un véritable paysage rural, l'ouest de l'état de New York", (dont est né son "désir même d'écrire"), tantôt à la loupe, plongeant dans l'intime.

Joyce Carol Oates évoque ses souvenirs à travers différents motifs : les espaces (la région, la maison, l'école, l'université), les personnages clés (les grands-parents, les parents, les amies, les maris), les sentiments, les évènements (la mort du grand-père, ou le suicide d'une amie), des concepts (la mort, l'amour, Dieu).

Avec une petite trentaine de chapitres, certains très courts, comme des flashes de mémoire, d'autres en station plus longues, Joyce Carol Oates restitue les paysages de son enfance dans des formes diverses, parfois inattendues : le récit de sa toute petite enfance par la voix de son poulet Heureux. "Mes premiers personnages de fiction ne furent pas des êtres humains, mais des poulets et des chats, dessinées avec enthousiasme, quoique sommairement, et engagés dans divers affrontements dramatique ; Heureux, le poulet, y occupait naturellement une place de choix".

Plus tard elle évoque un mystère non élucidé : l'amie perdue, suicidée, dans un chapitre en 15 parties numérotées, comme s'il fallait ranger les idées avec des nombres pour que les souvenirs douloureux puissent être écrits (la séquence consacrée à la sœur autiste est écrite de la même manière).

Joyce Carol Oates, femme joyeuse, écrivaine puissante

Ce qui émerge de cette somme, c'est autant le portrait en mosaïque d'une femme joyeuse et accomplie, d'une écrivaine exigeante, posant un regard singulier sur le monde, que les clés pour comprendre la genèse d'une œuvre.

Ce très beau livre révèle, en est en quelque sorte la preuve, la puissance littéraire de Joyce Carol Oates, capable d'emporter le lecteur comme dans une œuvre romanesque, avec un livre qui n'est pas un roman, mais pour lequel la romancière a réussi cette prouesse de trouver une forme littéraire épousant majestueusement cette chose "impalpable" qu'est la mémoire.

Joyce Carol Oates embrasse toute entière cette matière, y entrant tantôt par les grandes portes, tantôt empruntant des chemins de traverse, ou focalisant sur des tous petits détails, pour rassembler dans un paysage et un seul - qui justifie le singulier du titre - le paysage d'un être humain plein et entier, mais composé de milliers de petits paysages.  

Bref, vous l'aurez compris, "Paysage perdu" est un livre nourricier, essentiel. 

Pour enrichir cette lecture (et inversement), les Cahiers de l'Herne consacrent simultanément un riche ouvrage à la romancière américaine régulièrement citée dans les favoris pour le Nobel de littérature. Comme toujours chez L'Herne, ce carnet offre une vision kaléidoscopique d'une auteure et d'une œuvre, à travers le regard de spécialistes, d'écrivains (Russell Banks, Eric Neuhoff, Nancy Houston…) mais aussi de ses proches. Des articles, des archives des textes inédits, des extraits de sa correspondance (avec Russell Banks, avec sa grand-mère Blanche…). Une mine.
Couvertures de "Paysage perdu", "L'Herne - Joyce Carol Oates"

"Paysage perdu - Naissance d'un écrivain", Joyce Carol Oates, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Claude Seban (Philippe rey - 432 pages - 24 €)
"L'Herne - J. C. Oates", ouvrage collectif dirigé par Tanya Tromble et Caroline Marquette (L'Herne - 328 pages - 33 €)

Extrait :

Joyce Carol Oates avec sa mère Carolina Oates dans le jardin de Millersport, mai 1941

Joyce Carol Oates avec sa mère Carolina Oates dans le jardin de Millersport, mai 1941

© Fred Oates

Les maisons de notre enfance sont des maisons qui reviennent dans nos rêves, mais subtilement modifiées, comme des approximations, ou des interprétations du souvenir, et non le souvenir lui-même. Dans ces rêves, les maisons sont généralement plus grandes que dans la réalité, ont davantage de pièces, de portes mystérieuses menant... où cela ? Il y a toujours la promesse, alarmante, mais irrésistible, de pièces encore à découvrir, derrière un mur du fond, au grenier, peut-être, ou dans la cave de terre battue, des endroits encore inexplorés, qui nous font signe.Ta présence imprègne la maison, tu es la maison, ses pièces infinies et mystérieuses. Tu es la lumière brumeuse, l'odeur prenante de terre humide, l'herbe et le soleil, les poires sitôt mûres, sitôt blettes, légèrement meurtries.
Tu es ce bruissement, ce bourdonnement à peine audible dans le verger et dans les champs au-delà du verger. Tu es les cris des oiseaux au petit matin. Je te vois alors que tu me pousses sur la balançoire que papa m'a confectionnée, un tuyau d'un mètre quatre-vingts entre deux grands arbres du jardin ; je vois tes cheveux brun-roux, si merveilleusement bouclés ; tu portes une chemise, un corsaire bleu et des sandales. Je suis une enfant maigrichonne de huit ou neuf ans qui s'agrippe des deux mains aux cordes de a balançoire, les jambes tendues de plus en plus haut, poussant des cris d'excitation enfantine, m'envolant vers le ciel. Cela ressemble aux voyages en avion avec papa : sauf que c'est maman qui me pousse et que nous sommes bien en sécurité sur le sol. Si souvent j'ai souhaité te dire que, dans de soudaines trouées de soleil, à des centaines de kilomètres et à des milliers de jours de la maison, je suis ramenée dans ce monde comme dans le plus nourrissant des rêves, je suis envahie d'un sentiment d'étonnement, d'effroi, de tristesse devant tout ce qui s'est déjà enfui et tout e qui devra être abandonné, avec le temps.
Ce que nous imaginons être la vie, mais que nous ne pouvons expliquer, ne pouvons "mettre en mots" en dépit de tout notre vocabulaire ; ce que nous ne pouvons, n'osons dire à haute voix, cette succession de petits moments parfaits comme le mouvement de l'aiguille ,rouge des minutes sur la pendule General Electric de la cuisine, des moments liés les uns aux autres comme les perles pour constituer un collier, liées par contact, fil invisible, le mystère intérieur. Nous avons eu de la chance, et nous avons été heureux, et je crois que nous l'avons toujours su."

"Paysage perdu", Joyce Carol Oates (page 388)