Rentrée littéraire - "Je me promets d'éclatantes revanches" : 5 questions à Valentine Goby

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 29/09/2017 à 12H28, publié le 05/09/2017 à 08H59
Valentine Goby "Je me promets d'éclatantes victoires" (L'iconoclaste)

Valentine Goby "Je me promets d'éclatantes victoires" (L'iconoclaste)

© Laurence Houot / Culturebox, d'après une photo de Vinciane lebrun-verguethen)

Valentine Goby, l'auteur de "Kinderzimmer" (Actes Sud, 2014) publie "Je me promets d'éclatantes revanches" (L'Iconoclaste), un hommage à Charlotte Delbo, déportée à Auschwitz, résistante, écrivain et poète. La romancière plonge dans cette œuvre pour tenter d'éclairer une lecture qui lui a, dit-elle, provoqué un choc quasi amoureux. Interview.

Nous rencontrons Valentine Goby au 27 rue Jacob, les locaux de l'Iconoclaste. Elle arrive, robe bleue, légère, et éventail (il fait très chaud à Paris en ce début de mois de juillet). Cheveux blonds mi-longs, regard pétillant. Comme une amoureuse, elle se lance sans attendre, pour parler du sujet de son dernier livre, pas un roman, pas un essai, pas une biographie. Un hommage à Charlotte Delbo, rescapée d'Auschwitz, résistante, poète, écrivaine. Un hommage en forme de manifeste pour la littérature.
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Quel est le sujet de "Je me promets d'éclatantes revanches" ?
Valentine Goby : le sujet est : tenter de comprendre ce qu'est un éblouissement littéraire. J'écris du point de vue du lecteur. Le sujet du livre, c'est d'abord la rencontre d'une lectrice (moi-même) avec une œuvre, avec une langue, celles de Charlotte Delbo. Et évidemment comme je suis écrivain aussi, je me demande ce qui est à l'origine de cet éblouissement, comment naît cette écriture si étonnante, si percutante de Charlotte Delbo.

Il y a d'abord l'immédiateté du choc, qui n'est pas très différent d'un choc amoureux. Il en la violence, la beauté, et la durée, puisque c'est un compagnonnage qui s'est opéré depuis plus de 7 ans maintenant. Sept ans,c'est un temps suffisant pour se rendre compte que c'est un amour à vie.

J'insiste sur cette rencontre d’ordre littéraire. On commence aujourd'hui à connaître Charlotte Delbo, la résistante, la rescapée d'Auschwitz et notamment grâce aux deux biographies publiées, en 2013 pour la première ("Charlotte Delbo", par Violaine Gelly et Paul Gradvolh – Fayard), et en 2016 pour la seconde, “Charlotte Delbo, La vie retrouvée” (Grasset), de Ghislaine Dunant (Prix essai Femina).

Connaître la femme aide à comprendre le geste d'écriture, c'est certain, mais mon livre n'est pas une biographie. Je le rapprocherais davantage de "La conversation amoureuse" d'Alice Ferney (Actes Sud), un livre qui observe à la loupe de ce qui se passe entre deux êtres quand une langue permet la rencontre. Il y a là quelque chose de presque mystique. Je ne suis pas croyante, mais j'ai le sentiment de porter en moi depuis ma rencontre avec Charlotte Delbo une force rayonnante, même si cette relation n'est pas une relation de chair et qu'elle est unilatérale. Je répète, c'est un coup de foudre. Cela ne m'était jamais arrivé, et cela ne m'arrivera peut-être plus jamais. Je considère que j'ai beaucoup de chance d'avoir vécu ce tremblement ne serait-ce qu'une fois dans ma vie.

Mon choc à moi est avant tout d'ordre littéraire."


J’admire pour le parcours de Charlotte Delbo, mais la fascination que j'ai pour sa langue est beaucoup plus forte encore que pour sa vie. On ne peut complètement séparer la femme et l’auteure, l’une ayant nourri l’autre, mais l’écrivaine n’a nul besoin de la femme pour toucher au cœur son lecteur.C'est une prouesse ahurissante de défier à ce point les limites de la langue pour affirmer que la littérature peut tout intégrer, tout porter, y compris Auschwitz.

Charlotte Delbo a transgressé deux tabous. Le tabou de l'indicible, d'abord. Elle ne couche pas une un témoignage sur le papier, elle transmet à travers la littérature ce que je croyais ne pouvoir être approché que par l'expérience. Avec elle, la littérature devient expérience. Et c'est pour cela que j'écris, c'est le fondement de ma démarche d’écriture : en faire une expérience commune entre lecteur et auteur. Charlotte Delbo est ici une compagne d'écriture extraordinaire. L'autre tabou que transgresse Charlotte Delbo est clamer que la littérature est ce qui lui a permis de se délivrer d’Auschwitz et de la déportation. Ce qui la sauve, c'est la remise à travers la littérature de cette mémoire intime à une humanité plus vaste.

D'ailleurs si l'on écoute cette interview avec jacques Chancel dont je parle dans le livre, Charlotte Delbo insiste beaucoup là-dessus. Elle a fait le choix de la littérature. , et c’est le choix de la vie. C’'est merveilleux. Faire une incursion dans la vie de Charlotte Delbo c'est rencontrer une femme qui aimait l'amour, les voyages. Elle était une amie fantastique, elle aimait le luxe, les beaux vêtements, les belles voitures, les choses superflues. Il y a cette phrase, qu’elle cite à Jacques Chancel : "Je serai rentrée quand je pourrai jeter un éclair au chocolat".

Vous n'aurez pas ma peau, nous dit Charlotte Delbo, et elle s'en est sortie en l'écrivant. Pouvoir partager les possibilités de consolation qu’offrent la littérature avec quelqu'un qui a vécu des horreurs aussi indépassables que Charlotte Delbo, c'est un immense cadeau. Mon livre est donc un manifeste pour la littérature , dans les pas de Charlotte Delbo.
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Comment est né le livre ?
Il y a, comme je le raconte dans le livre, ma rencontre avec Marie-José Chombart de Lauwe, déportée à Ravensbrück, que j'ai contactée quand je travaillais sur mon roman "Kinderzimmer" (Actes Sud, 2013). C'est elle qui m'a parlé de Charlotte Delbo. Mais un sujet ne fait pas un livre. Il faut un projet littéraire. S'il n'y a pas de projet littéraire, qu'un livre n'apporte rien sur un plan esthétique ou ne propose pas un regard original sur un sujet, alors il ne faut pas l'écrire. C'est Sophie de Sivry, des éditions L'Iconoclaste, qui m'a proposé il y a trois ou quatre ans, d'écrire quelque chose qui ne serait pas forcément un roman. Mon premier réflexe a été de dire non. J'aime écrire des romans. J'aime les personnages. Et je publie chez Actes Sud. Mais j'avais beaucoup aimé dans la collection L'une et l'autre de L'Iconoclaste "Lazare mon amour", le livre de Gwenaëlle Aubry sur Sylvia Plath. J'ai donc répondu que la seule chose que je pouvais envisager était d'écrire sur un auteur qui m'accompagne.

Nous avons évoqué Albert Cohen, Marguerite Duras, Victor Hugo… A ce moment-là j'écrivais déjà depuis trois ans dans le compagnonnage de Charlotte Delbo. Mais écrire sur Charlotte Delbo me paraissait impossible. Comment s'attaquer à une œuvre aussi puissante ? À l'époque ses archives n'avaient pas encore été transmises à la Bibliothèque Nationale, et aucune biographie n'avait été publiée. Et puis un jour je me suis retrouvée en convalescence après une opération. J'étais immobilisée et angoissée. Charlotte Delbo était à mes côtés, son visage s’est dessiné contre mon plafond blanc. J'ai commencé à écrire et je ne me suis plus arrêtée. Pendant 6 mois j'ai refait une plongée complète dans son écriture.
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Comment avez-vous travaillé sur "Je me promets d'éclatantes revanches" ?
J'ai passé six mois dans une sorte d'hypnose, à relire minutieusement toute son oeuvre. À essayer, aussi, de retrouver mes premières impressions , le choc que j'avais éprouvé lors de ma première lecture. Je n'y étais pas préparée cela avait été une surprise complète. Et je voulais revenir à ce moment de la découverte et le confronter aux lectures ultérieures, plus profondes,interprétatives, analytiques.

Et puis je suis allée à la BNF pour consulter les archives. J'ai pu lire ses correspondances, avec ses amis, avec ses éditeurs. J'ai aussi pu accéder à tous ses textes inédits. Elle a écrit de nombreux textes qui n'ont jamais été publiés, sur le quotidien, sur ses voyages. Ces récits en disent beaucoup sur la femme qu'elle a été, l’écrivain qu’elle aurait voulu être au-delà de la déportation, sur son énergie, sa gaieté, sa façon de chercher la beauté. Cela m'a permis d'épaissir le personnage de Charlotte Delbo, et de répondre aussi à des questions sur le processus d'écriture.

Tenir dans mes mains un brouillon de Charlotte Delbo, c'est une expérience troublante."


Voir un manuscrit donne une idée de qui est l’écrivain. A travers les manuscrits de Charlotte Delbo, on découvre ses certitudes, sa confiance en sa propre langue, peu raturée, surtout dans les poèmes amoureux – premiers écrits du cahier -, en l'amour et en la vie. C'est très émouvant. Plonger dans ces archives a été aussi une manière pour moi d'éclairer la construction de ses textes.J’'ai hélas eu la grande déception, à la fin de ce travail rigoureux, de me voir refuser le droit de citer ces texte inédits (à part la phrase qui donne le titre). Les ayant droits ne l’ont pas voulu prenant notamment acte de la réticence des éditions de Minuit. C'est pour moi une vraie incompréhension, qui m'a par ailleurs contrainte à reprendre le texte en conséquence, et à intégrer les cotes précises des archives auxquelles le récit fait référence.

Il m'a fallu structurer tout cela. Je voulais un récit thématique, qui respecte cependant ma chronologie de lecture et aussi m'adresser à tous, aux jeunes, aux vieux, aux grands lecteurs comme aux lecteurs occasionnels. Mon but était de donner envie d'entrer dans la lecture de Charlotte Delbo pour de vrai. Je voulais montrer que l'on peut lire ses livres sans indices, sans rien savoir d'elle parce qu’on est immédiatement frappé par son écriture Et dire à quel point cette expérience est rare.
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"Je me promets d'éclatantes revanches", pourquoi ce titre, comment l'avez-vous choisi ?"
Il y a eu un titre provisoire, une phrase tirée d'un poème de Charlotte Delbo. "Je vous en supplie apprenez une danse". J'aimais cette phrase, qui dit l'énergie solaire et la poésie que je perçois chez Charlotte Delbo. Mais je voulais un titre qui dise simultanément quelque chose de sa voix, quelque chose de son visage, quelque chose de sa vie, et de son rapport à l’écriture. Et j'ai trouvé cette phrase dans sa correspondance avec Louis Jouvet. Cette lettre a été écrite en 1946, alors que Charlotte Delbo était en train d'essayer de recouvrer la santé. Le médecin lui avait ordonné de partir se reposer en Suisse.

Quand j'ai lu cette phrase je me suis dit : Quelle femme ! Et elle a tenu parole. Charlotte Delbo était une femme libre, qui n'a jamais fait aucune concession. Et c'est peut-être pour cela que ses livres ne sont pas aussi connus qu'ils devraient l'être. Elle a payé cher sa liberté.
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Le pitch pour donner envie au lecteur de lire "Je me promets d'éclatantes revanches" ?
J'espère que c'est un livre qui donne envie de faire la rencontre avec la littérature, aux gens qui en sont éloignés ou ont pris leurs distances avec elle. Charlotte Delbo peut réconcilier n'importe quel non lecteur avec la lecture. Je dirais qu'un seul livre de Charlotte Delbo peut nourrir pour toute une vie. Les livres de Charlotte Delbo, et "Les misérables" d'Hugo.

Ce que je raconte dans ce livre, c'est mon voyage. Je ne prétends pas parler à la place de Charlotte Delbo. J'essaie de mettre des mots sur un éblouissement et sur des questionnements, des interrogations sur les possibilités de la littérature. Si mon livre pouvait faire entrer Charlotte Delbo dans tous les lycées, alors je serais parfaitement heureuse.

"Je me promets d'éclatantes revanches", de Valentine Goby
(L'Iconoclaste - 192 pages - 17 €)
 
Valentine Goby lit un extrait de "Je me promets d'éclatantes revanches"
"Je me promets d'éclatantes revanches" : 5 questions à Valentine Goby "Je me promets d'éclatantes revanches" : 5 questions à Valentine Goby


Valentine Goby - Bio

La romancière Valentine Goby

La romancière Valentine Goby

© Laurence Houot / Culturebox

Valentine Goby, est née en 1974. Diplômée de Sciences-Po, elle a d'abord effectué des missions humanitaires à Hanoi et à Manille. Enseignante, elle a fondé l'Écrit du Cœur, collectif d'écrivains soutenant des actions de solidarité. Elle a publié son premier roman, "La note sensible"(Gallimard), en 2002. En 2014, elle a reçu le Prix des Libraires pour "Kinderzimmer", paru chez Actes Sud. Elle a également publié de nombreux ouvrages pour la jeunesse. Passionnée par l'histoire et par la transmission, la mémoire est son terrain d'exploration littéraire essentiel. Elle est professeur à Sciences Po et anime des ateliers d'écriture. Elle est également présidente du Conseil Permanent des Écrivains depuis 2014, et Vice-Présidente de La Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse.