"Concours pour le paradis", de Clélia Renucci : le roman secret de la Venise de Tintoret

Mis à jour le 05/09/2018 à 15H13, publié le 26/08/2018 à 15H16
Clélia Renucci 

Clélia Renucci 

© Astrid di Crollanza

Vous rêvez d'un bain pictural à Venise ? Ce (premier) roman vous y conduit à la plus belle des époques : le XVIe siècle de Titien et Véronèse. Les deux peintres sont les héros principaux de cette fiction, scandée par les coups de théâtre et les rivalités entre artistes.

Vous faites peut-être partie de ces millions de visiteurs qui ont admiré "Le Paradis" dans la grande salle du Conseil du palais des doges à Venise. Pressé par la foule, entre place Saint-Marc et pont des Soupirs, vous ne vous êtes peut-être pas attardé devant cette toile monumentale de Tintoret, qui mérite mieux qu'un arrêt : un récit. Clélia Renucci, dont c’est, à 33 ans, le premier roman, nous conte cette histoire avec maestria.

Le doge lance un concours pour remplacer la fresque incendiée

Car l’oeuvre fit suite à un incendie. Le 20 décembre 1577, le feu consume le Palais des Doges et détruit une ancienne fresque du XIVe siècle, "Le Couronnement de la Vierge au Paradis". Qu’importe : la Sérénissime renaît de ses cendres, et le doge décide de lancer un concours pour la réalisation d'une toile destinée à remplacer la fresque incendiée. Quel en sera le cahier des charges ? Quels artistes peuvent concourir dans l’éblouissante Venise de la seconde moitié du XVIe siècle, où Tintoret rivalise avec Véronèse ?

L'auteure, prof de lettres qui vit pour l'instant à New York avec mari et enfants, confie cogiter depuis dix ans sur le sujet. Depuis, précisément, qu’elle a vu en 2006 au Louvre l’exposition consacrée aux rivalités entre "Titien, Tintoret, Véronèse". Elle a dévoré tout ce qui lui tombait sous la main, y compris les écrits du XVIIIe ou XIXe siècle sur la Sérénissime, et le commissaire de l’exposition Jean Habert lui a ouvert ses archives. Au bout de deux ans de travail (et quelques séjours enchanteurs à Venise), le résultat, vivant et érudit, en vaut la peine.

En rajouter un peu sur "Tullia, la courtisane"

Surgissent sous nos yeux un Véronèse jouisseur, partageant sa maîtresse, Tullia, avec son mécène, et un Tintoret bougon, tout entier dans son travail, directif avec ses fils, mais adorant sa fille. Il la fait d'ailleurs travailler en secret dans son atelier, alors que les femmes y sont interdites par la loi. Entre artistes, les coups bas se multiplient, d'autant que les commandes sont vitales pour les ateliers et les familles qu'ils font vivre. Mais il y a plus à craindre que les rumeurs venimeuses qu'ils distillent. La fière République de Venise doit aussi composer avec les inquisiteurs venus de Rome, et les censures artistiques qu'ils entendent imposer.

Intrigues et beautés fatales, masques et bergamasques, génies et talents mineurs défilent sous la plume habile de la néoromancière qui sait forcer le trait où il convient. “Globalement, confie-t-elle, tout est exact" dans le tableau qu'elle nous dresse des artistes, même si elle avoue en “avoir rajouté un peu sur Tullia, la belle courtisane que se partagent Véronèse et son mécène”. Avouons-le, ce “Concours pour le paradis” nous offre, sans bouger de notre lit, un délicieux voyage artistique au coeur de Venise, carnaval compris.

"Concours pour le Paradis", de Clélia Renucci
(Albin Michel, 274 pages, 19 euros)


Extrait

[La scène se déroule pendant l'enterrement de Véronèse]

Les femmes rivalisèrent d’élégance pour envoyer un dernier salut à son plus grand zélateur (...) Elles s’étaient donné le mot et s’échappaient de leurs gondoles tendues de noir dans des tenues plus colorées les unes que les autres. Chacune avait choisi de porter la robe dans laquelle le peintre l’avait immortalisée dans ses tableaux, formant ainsi une mosaïque de ses oeuvres (...) Quel plus bel hommage pour un peintre que de voir réunis tous les modèles de ses toiles en un tableau vivant".