"C'est le cœur qui lâche en dernier", la prophétie apocalyptique de Margaret Atwood, lauréate du prix Kafka 2017

Par @Culturebox
Mis à jour le 17/10/2017 à 20H43, publié le 17/10/2017 à 20H36
La romancière Margaret Atwood, 15 octobre 2017

La romancière Margaret Atwood, 15 octobre 2017

© ARNE DEDERT / DPA

Au moment où la série "La Servante écarlate", inspirée du roman éponyme, fait un carton, la Canadienne de 77 ans n'a pas fini de surprendre. Son dernier roman "C'est le cœur qui lâche en dernier" pose une question dans l'air du temps : serions-nous prêts à sacrifier nos libertés au profit de la sécurité ? Elle donne des clés dans cette dystopie carcérale, dans une langue crue, sans concession.

L'histoire : la crise économique fait rage. Les pilleurs courent les rues, le chômage bat son plein. On est prêt à vendre du sang de bébé, soi-disant Fontaine de jouvence, pour gagner quelques pièces. Dans cette société post-apocalyptique, un jeune couple d'Américains, Stan et Charmaine, survivent tant bien que mal, repliés dans leur voiture. Ils ont tout perdu : logement, travail, confiance en l'avenir. Las, ils tombent sur une publicité à la télé : "Fatigués de vivre dans votre voiture ? (...) Non seulement nous vous offrons le plein-emploi, mais nous vous fournissons aussi une protection contre tous les dangereux éléments qui affectent tant ce monde ces temps-ci."

C'est le programme "Positron". Ils s'inscrivent sans hésiter. On leur promet d'être logés, nourris, blanchis. Le slogan : "Une vie digne de ce nom." Seul compromis : ils sont sommés de séjourner un mois chez eux, un mois en prison. Le prix à payer pour le bien de la communauté, pour permettre à la micro-société de s'autofinancer. À tour de rôle, un autre couple, leurs "Alternants", prendront place dans leur domicile quand ils séjourneront dans leur cellule et vice-versa. Impatients d'en finir avec leur vie précaire, ils signent. 

Une dystopie carcérale

L'expérience "Positron" se fait en circuit fermé : rien ne rentre, rien ne sort, les communications sont interdites, les caméras omniprésentes, des patrouilles de Surveillance sillonnent les rues. Néanmoins, Stan et Charmaine y coulent des jours heureux, quoique monotones. Jusqu'au jour où Stan tombe sur le billet d'une certaine Jasmine adressé à un certain Max : "Je suis affamée de toi !" Ces quelques mots le bouleversent, le rendent fou de désir. Il fantasme et délire. Mais peu à peu, il réalise que ni la Jamsine dont il rêve, ni sa Charmaine, un peu nunuche, n'est la femme qu'il croit.

On glisse alors dans les coulisses du programme "Positron". Au menu, trafic d'organes, fabrication de poupées sexuelles, les "Prostibots", et autres joyeuseries. On est jeté sans vergogne dans les affres de la misère humaine. Le narrateur se glisse et nous entraîne dans la peau de chacun des personnages, ne nous épargne aucun détail du fil de leurs pensées, parfois abjectes. Les frustrations et pulsions sexuelles jalonnent le roman, thème prédominant dans l'ensemble des œuvres de Margaret Atwood. La Canadienne le fait toujours avec humour, dans un langage oral et cru. Elle module son roman sous forme de comédie burlesque, de vaudeville grand-guignolesque. Elle dénonce l'absurdité d'un système orwellien en usant elle-même d'une écriture presque kafkaïenne.

Margaret Atwood, visionnaire et reine incontestée de la science-fiction, est régulièrement pressentie pour le Nobel de littérature. En attendant, il ne fait aucun doute qu'on parlera encore longtemps d'elle : en 2015, elle a déposé son manuscrit "Sribble Moon" au projet bibliothèque du futur. Ce roman sera publié en... 2114. Alors, nous en aurons le cœur net et saurons enfin si ses prophéties de Cassandre eschatologique sont amenées à se réaliser.
Couverture de "C'estle cœur qui lâche en premier", Margaret Atwood (Robert Laffo
"C'est le cœur qui lâche en dernier", Margaret Atwood, traduit del'anglais par Michèle Albararet-Maatsch
(Robert Laffont - 450 pages - 22 euros)