"Au clair de la lune" de Christophe Donner, le trépidant roman de deux inventions

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 23/08/2018 à 14H20, publié le 21/08/2018 à 15H49
Christophe Donner

Christophe Donner

© JF PAGA

Capturer l'image, enregistrer le son. Deux miracles opérés par le moindre de nos smartphones sans que nous y pensions davantage. Christophe Donner retrace ici l'histoire des inventeurs de la photographie et de l'enregistrement, dans un XIXe siècle en pleine effervescence industrielle. Un récit mené tambour battant.

"Messieurs, je viens vous annoncer une bonne nouvelle : la voix humaine s'écrit d'elle-même". Le jeudi 26 novembre 1857 à Paris, devant une assemblée de savants, Edouard Scott de Martinville entonne la plus célèbre des comptines : “Au clair de la lune, mon ami Pierrot. Prête moi ta plume pour écrire un mot ...”.

A ses côtés repose une machine de 15 kg, baptisée le "phonautographe". Quelques minutes plus tard, il en détachera une "bande de papier enduite de noir de fumée et gravée par le son de sa voix". Ce sera, écrit Christophe Donner, "le premier enregistrement de la voix humaine". Mais, poursuit-il, "que l'on puisse inverser le procédé de manière à obtenir, à partir de l'image d'un son, le son de cette image, ça n'arrive au cerveau de personne : même pas au cerveau d'Edouard".

Le narcissisme a ses nouveaux supports, promis à un bel avenir

A un rythme allègre, "Au clair de la lune" (Grasset) déroule ainsi la vie et le génie propre de deux grands inventeurs du XIXe siècle, Nicéphore Niepce et Edouard Scott de Martinville. Faut-il le souligner? Si leurs inventions furent rapidement exploitées, aucun n'en tira profit. Nicéphore Niepce avait plus de soixante ans quand son procédé de capture d'image, la photographie, fut complété (et pillé) par son compère Daguerre, infiniment plus doué pour la commercialisation.

Quant au "phonautographe" breveté par Edouard Scott de Martinville, il est tombé dans l'oubli lorsque "Le Figaro" s'émerveille du prodigieux "instrument" conçu par l'Américain Edison : "le phonographe". La démonstration faite par le Français devant la "Société d'encouragement pour l'industrie" n'a été suivie que d'un long silence, qui a duré dix-sept ans.

Edouard Scott s'éteint en 1879, à 62 ans, en se sentant trahi. Et sans avoir compris que le talent d'Edison a consisté non seulement à enregistrer, mais à reproduire la voix, au ravissement du grand public. Tout soprano amateur, tout tribun convaincu peut désormais entendre et réentendre à loisir ses trilles et trémolos. Le narcissisme a ses nouveaux supports, promis à un bel avenir.

D'avisés commerciaux triompheront sans mal des inventeurs

Plus encore que de Niepce, Christophe Donner fait d'Edouard Scott de Martinville, l'inventeur de l'enregistrement, un portrait prodigieux. Issu d'une famille noble ruinée à la Révolution, cet enfant surdoué est formé à la typographie par son père, un correcteur d'exception qui devient aveugle, avec les émanations de l’imprimerie.

D'une intelligence qui sort de l'ordinaire, le jeune Edouard acquiert seul des bases scientifiques en dévorant les livres qu’il corrige comme ouvrier typographe. Au point de suggérer à l'astrophysicien François Arago de modifier la présentation d'une équation, qui prête à confusion. Désormais Arago exigera qu'Edouard, et lui seul, corrige tous ses ouvrages. A petites touches efficaces et économes, le romancier dépeint au pas de charge ce siècle de révolution industrielle et ses grands hommes, scientifiques et politiques. Napoléon, évoqué en début d'ouvrage ? Nous sommes en 1815 et il a abdiqué, après avoir “glorieusement mené cinq millions d’Européens, dont un million de Français à l’abattoir”.

Les décennies défilent, et avec elles quelques grands noms d’inventeurs : Daguerre, Edison, Bell… L’épopée de la photo se clôt en apothéose par l’invention du cinéma. Dans la lignée d'un des précédents romans de l'auteur, "A quoi jouent les hommes" (sur la naissance du PMU), le récit est vivement mené, en petites phrases sèches et nerveuses. Et voilà servie en deux cent cinquante pages, bien assaisonnée, une tranche ingénieuse du XIXe siècle. Pas de happy end pour cette fiction travaillée par l'histoire : d'avisés commerciaux triompheront sans mal de purs esprits.

"Au clair de la lune", de Christophe Donner
(Grasset, 274 pages, 19,50 euros)

Extrait :

Sur le plan commercial, c'est un boum sans équivalent dans l'histoire. Sur le plan social, anthropologique, c'est la plus importante révolution existentielle depuis la mort de Narcisse (...) Il y a désormais deux sortes de gens sur terre, les daguerréotypés et les daguerréotypeurs".