INTERVIEW - "Ni oui ni non" : Tomi Ungerer, géant et brigand de la littérature jeunesse, philosophe avec les enfants

Laurence Houot
Par @LaurenceHouot
Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 28/03/2018 à 08H49, publié le 23/03/2018 à 09H08

Expatrié en Irlande depuis 40 ans, c'est à Paris, à la Maison de l'Alsace, sa région de naissance, que Tomi Ungerer a choisi de venir parler de "Ni oui ni non" (L'école des loisirs), son dernier livre qui rassemble ses réponses à des questions posées par les enfants pendant quatre ans pour le mensuel Philosophie Magazine. Rencontre.

Il arrive avec sa fille Aria, cheveux et yeux clairs, bouille lumineuse, une Zéralda qui aurait grandi. Tomi Ungerer, habillé de noir de pied en cap, chapeau noir vissé sur la tête, visage éclairé par deux billes bleues, baskets qui clignotent, sa grande silhouette découpée dans la lumière du soleil qui inonde le dernier étage de la Maison de l'Alsace à Paris. Ça claque comme un dessin de Tomi Ungerer. 
"Les trois brigands", Tomi Ungerer

"Les trois brigands", Tomi Ungerer

© Tomi Ungerer / L'école des loisirs
Faut-il le présenter ? Tomi Ungerer, né le 28 novembre 1931 à Strasbourg, est un géant de la littérature jeunesse. "Les Trois brigands", "Le géant de Zéralda", "Jean de la lune", "Otto", "Pas de baiser pour maman", "Flix", "Le nuage bleu"… Ses livres, tous publiés en France à L'école des loisirs, ont bercé (ou hanté) l'enfance de plusieurs générations, et sont devenus des classiques. Grand affichiste, peintre, sculpteur, écrivain, amoureux de la nature et des femmes, il s'est aussi illustré dans le dessin érotique. La plupart de ses dessins sont aujourd'hui conservés au musée Tomi Ungerer à Strasbourg.

"Ni oui ni non"

"D'abord : bonjour !". Il se lève. "Voyez comme ma redingote est belle ! C'est ma fille Aria qui l'a trouvée hier pour 30 euros", déclare-t-il, hilare, son petit accent alsacien jamais disparu. Le ton est donné. Tomi Ungerer, 86 ans, ne rate jamais une occasion de chasser le sérieux en faisant une blague. C'est sa marque de fabrique, faire surgir l'inattendu, être toujours là où on ne l'attend pas.
Tomi Ungerer, conférence de presse "Ni oui, ni non", 20 mars 2018

Tomi Ungerer, conférence de presse "Ni oui, ni non", 20 mars 2018

© Laurence Houot / Culturebox
Expatrié depuis longtemps en Irlande, "le seul pays où il n'y a pas d'arrogance", ses visites à Paris ne sont pas si fréquentes. C'est pourquoi les journalistes, nombreux, l'attendent de pied ferme. Il s'installe. Il est de bonne humeur. On est ici pour découvrir son dernier livre, "Ni oui ni non" (L'École des loisirs), une compilation de textes répondant à des questions d'enfants, publiés pendant quatre ans dans le mensuel Philosophie Magazine.

"Il faut montrer aux enfants que les adultes n'ont pas réponse à tout"

"Le mot philosophie me gêne un peu. Quand j'étais jeune, j'ai essayé de lire Kierkegaard, ou Kant. Et je n'ai rien compris. Je dois avouer que je n'ai pas cette intelligence. C'est comme les trous noirs. Je n'y comprends rien. Je dis toujours que j'ai une cervelle au bout de chaque doigt. Je réfléchis avec mes mains".

Et pourtant, quand Philosophie Magazine lui a proposé de répondre aux questions des enfants, Tomi Ungerer n'a pas hésité. "Vous vous rendez compte, pour un cancre, publier dans philosophie Magazine, c'est ultime !", s'amuse-t-il, avant d'ajouter qu'il avait bondi sur l'occasion "comme un fauve sur se proie, parce qu'avec les enfants, chaque question c'est comme un safari".

Pour Alexandre Lacroix, rédacteur en chef de Philosophie Magazine, Tomi Ungerer était la personne "totalement adaptée pour répondre philosophiquement aux enfants à travers du dessin ou des histoires, ou des textes fantaisistes".
"Pourquoi y-a-t-il de l'argent ? Qui a créé Dieu ? Peut-on mourir d'amour ? Peut-on penser quand on est mort ? C'est quoi le temps ? Beaucoup des questions des enfants pourraient tout à fait être des sujets pour le bac philo", souligne Alexandre Lacroix.

"Tomi Ungerer y répond parfois très sérieusement, d'autres fois de manière totalement fantaisiste". Tomi Ungerer hoche la tête, son œil pétille. "Ben oui parfois je suis obligé de répondre de manière évasive… Il faut montrer aux enfants que les adultes n'ont pas réponse à tout. On ne sait pas tout, même si on se prend très au sérieux. Et ce n'est pas parce qu'on est plus grand qu'on est plus malin. Il faut traiter les enfants en égaux".

Un leitmotiv chez lui, qui dans ses livres pour les enfants ne s'interdit rien. Ni un sujet tabou, ni un mot compliqué (il faut les inciter à aller chercher dans le dictionnaire"), ni une image parce qu'elle pourrait choquer. "Il ne faut pas oublier que je suis un agent provocateur. Pour moi la provocation est une forme de distraction", dit-il.

"Il faut traumatiser vos enfants"

"Il faut traumatiser vos enfants, il faut leur faire peur sinon, ils vont tous devenir des experts comptables", aime à dire Tomi Ungerer, connu pour être un auteur jeunesse "subversif". Ses livres ont été interdits dans les bibliothèques et dans les écoles américaines pendant 40 ans, et "c'est un honneur pour moi"!". Il reconnait que ses histoires peuvent susciter la peur et même l'effroi… "Mais ensuite il y a la réalité, qui en fin de compte peut être bien pire… Les ogres, les géants appartiennent au domaine de l'imaginaire. Mais la vie, c'est pire non ? Ce n'est pas nécessairement rigolo", dit-il.
Illustration de "Ni oui ni non", Tomi Ungerer

Illustration de "Ni oui ni non", Tomi Ungerer

© Tomi Ungerer / L'école des loisirs
"Tout petit, j'ai été marqué par la guerre, et une fois qu'on est marqué, c'est pour la vie. C'est comme un tatouage spirituel. J'ai été fortement tatoué par mon enfance. Je veux dire aux enfants : 'votre pensée vous appartient'". "Et les personnages de mes livres n'ont jamais peur. Il sont comme moi, ils n'ont pas froid aux yeux, sauf en hiver !"

Pour Arthur Hubschmid, directeur éditorial de L'école des loisirs, et découvreur pour la France du dessinateur au début des années 60, Tomi Ungerer sait faire pour les enfants "les livres parfaits". Louis Delas, directeur de L'école des loisirs, bercé toute son enfance par les albums de Tomi Ungerer, ne le contredira pas. "Il arrive à transformer les méchants dans ses histoires, avec énormément d'humour et de tendresse".
"Tous mes livres sont des livres engagés. D'abord j'ai pris tous les animaux détestés, et je les ai réhabilités. Les pieuvres, les serpents, les rats, les chauve-souris, les condors. Ça a commencé comme ça. Je voulais montrer qu'on est tous égaux et différents. Et que cette différence, c'est quelque chose qu'on a en plus, et que les autres n'ont pas", rappelle Tomi Ungerer, qui s'est aussi personnellement engagé dans la construction de l'Europe et l'amitié franco-allemande.

"C'est important de donner un but à sa vie, de donner au talent que l'on a une orientation. Je suis un engagé volontaire !", insiste-t-il, annonçant la parution prochaine d'un nouvel album consacré aux réfugiés.

"Amoureux des mots"

C'est depuis son bout du monde, à l'extrême ouest de l'Irlande que le dessinateur envoyait les réponses aux questions des enfants. "On recevait ses textes, toujours merveilleux, par fax". "Oui je n'ai rien d’électronique sur moi", ironise Tomi Ungerer. "Il y avait le bruit du fax et alors on savait que c'était les textes de Tomi qui arrivaient, des textes toujours merveilleux, des esquisses, des dessins", se souvient Alexandre Lacroix.

"Oui et ensuite il fallait couper. J'écris toujours trop. Mon éditeur suisse me dit toujours, si tu fais un dessin avec un ciel bleu, pas la peine de dire qu'il fait beau. Dans l'écriture, plus on en enlève, meilleur c'est. C'est comme les pommiers, il faut élaguer", dit-il.
"Ni oui ni non", page 136

"Ni oui ni non", page 136

© Tomi Ungerer / L'école des loisirs
Sa question préférée ? "Celle d'un petit garçon qui m'a demandé si les poux allaient au cimetière une fois qu'ils sont morts. C'est une question formidable. Même André Breton et les surréalistes n'y auraient pas pensé", dit-il en riant. Tomi Ungerer aime jouer avec les idées, et avec les mots. "Mon père est mort quand j'avais 3 ans et demi. Et c'est mon frère qui l'a remplacé. Un jour, il m'a appris le mot 'anthropophage'", se souvient-il, et il répète, gourmand, en détachant bien les syllabes, comme s'il le prononçait pour la première fois : "AN-THRO-PO-PHAGE".
"Le géant de Zéralda", Tomi Ungerer

"Le géant de Zéralda", Tomi Ungerer

© Tomi Ungerer / L'école des loisirs
"Ce jour-là, je suis tombé amoureux des mots. Je les utilise pour leur donner une nouvelle fonction. Le vocabulaire est là pour qu'on lui donne une nouvelle fonction. Et quand on est dyslexique, ça aide. Je fais des fautes d''orthogriffes', je fais des fautes d''orthograves'. Les jeux de mot chez moi c'est une maladie. J'aime dire les choses en tort et de travers !", s'amuse-t-il.

"Aujourd'hui on veut tout expliquer, mais ça c'est la fin de la poésie"

"Mon but est de stimuler les enfants, de les aiguillonner. Si un enfant est curieux, il pose de questions, il accumule des connaissances et il se met à comparer et ainsi il a de l'engrais pour nourir son imagination. Aujourd'hui on veut tout expliquer, mais ça c'est la fin de la poésie. Je crois que l'on peut parler de tous les sujets aux enfants, en distillant, et en se mettant à leur place". 

Il y arrive encore une fois très bien, avec ses textes à découvrir dans "Ni oui ni non", merveilleux livre de philosophie pour les enfants, qui conjugue poésie, intelligence et drôlerie.
"Ni oui ni non", couverture
"Ni oui ni non - Cent questions philosophiques d'enfants", Tomi Ungerer (L'école des loisirs, 150 pages - 16 euros)

Reportage France 3 Alsace