"Terrain miné" : football et politique, les liaisons dangereuses

Par @pygrenu Rédacteur en chef de Culturebox
Publié le 11/02/2013 à 14H05
Les joueurs iraniens et américains, en 1998, au Stade Gerland de Lyon

Les joueurs iraniens et américains, en 1998, au Stade Gerland de Lyon

© ERIC FEFERBERG

C'est un petit livre remarquable que publie Chérif Ghemmour. Le journaliste de "So Foot" a choisi 15 matchs très particuliers de l'histoire du football, des rencontres explosives où la politique s'est invitée sur la pelouse. Passionnant.

TERRAIN MINE
21 novembre 1973, onze joueurs chiliens attendent leurs adversaires sur la pelouse de l'Estadio Nacional de Santiago. L'enjeu est de taille : un barrage retour de qualification pour la Coupe du Monde 1974. Mais au coup d'envoi, les Chiliens restent seuls . Qu'à cela ne tienne, le capitaine Valdès Munoz va marquer tranquillement dans le but vide. 28 secondes de jeu. Le Chili se qualifie pour la phase finale du Mondial en Allemagne. Le football international vient de vivre un de ses plus grands moments de honte (il y en aura d'autres...).

Car si l'adversaire, l'URSS, a boycotté la rencontre c'est que l'Estadio Nacional servait, quelques semaines plus tôt, de camp de concentration et de torture pour les adversaires de la junte militaire du général Pinochet. Impossible de jouer là ont plaidé les Soviétiques... La FIFA a envoyé une délégation de contrôle, qui a trouvé que "les gens avaient l'air heureux" et n'a rien trouvé à redire. 

Après cette sinistre victoire, Augusto Pinochet reçoit les "héros". Carlos Caszely, l'attaquant vedette de l'équipe, refuse la main tendue du Général. En représailles, sa mère sera torturée... 
Carlos Caszely, l'homme qui refusa de saluer Pinochet

Carlos Caszely, l'homme qui refusa de saluer Pinochet

© REVELLI-BEAUMONT/SIPA
Des histoires comme celle-ci, Chérif Ghemmour a en sélectionné quinze. Toutes extraordinaires. Dans les tribunes, on croise Mussolini, Franco ou Mobutu. Chocs entre les Corées du Nord et du Sud. Entre RDA et RFA. Entre USA et Iran. Entre Honduras et Salvador, en pleine guerre. Ou entre Angleterre et Argentine, sous les nuages noirs des Malouines. 

Lorsque les Croates du Dinamo Zagreb reçoivent les Serbes de l'Etoile Rouge de Belgrade le 13 mai 1990, le fragile équilibre tissé par Tito entre les six Républiques qui composent la Yougoslavie ne tient plus qu'à un fil. La violence qui explose ce soir là ouvre un boulevard à la haine, à la guerre et la purification ethnique. 
13.05.90 Dinamo Zagreb-Etoile Rouge Belgrade : 61 blessés dont 27 policiers

13.05.90 Dinamo Zagreb-Etoile Rouge Belgrade : 61 blessés dont 27 policiers

© SIMISA/SIPA
Les plus jeunes lecteurs découvriront sans doute l'existence d'une équipe du FLN, en pleine guerre d'Algérie, composée de joueurs qui ont quitté clandestinement le championnat de France. Rachid Mekhloufi, joueur à Saint Etienne, devait jouer la coupe du Monde en Suède avec les Bleus. Il choisit de tout plaquer pour défendre sa cause et porter le maillot indépendantiste.
L'Algérie, on la retrouve en 2001 au Stade de France, et la passion n'est pas retombée. La Marseillaise est sifflée, et le terrain envahi à un quart d'heure de la fin...

Ces quinze matchs en disent long sur les liens entre la politique et le sport. Chérif Ghemmour a retrouvé de nombreux protagonistes et témoins. On est souvent ébahi par ce qu'il nous raconte, par la violence, le cynisme mais aussi par les comportement héroïques. Beaucoup de joueurs ont payé très cher leur courage. Le bouquin refermé, on se dit qu'on ne regardera plus tout à fait les matchs internationaux de la même façon... 

Terrain Miné de Chérif Ghemmour (Hugo Sport) 192 pages - 17,50 euros