"Raconter la vie" : la parole donnée aux invisibles

Par @Culturebox
Publié le 11/01/2014 à 18H49
Le site participatif raconterlavie.fr

Le site participatif raconterlavie.fr

© Capture d'écran

Pour lutter contre "la dérive démocratique" et "la mal représentation" des Français, l'historien Pierre Rosanvallon lance un site internet participatif avec la grande ambition de constituer un "Parlement des invisibles ". Les textes de ce projet sont publiés sous forme de courts ouvrages aux Editions du Seuil.

En même temps que le site internet raconterlavie.fr, a été lancée début janvier une collection aux éditions du Seuil. "Il faut en quelque sorte redescendre dans la soute", explique Pierre Rosanvallon. Pour lui, la société française est "crispée". Elle se "délite" avec des "formes de rejets de l'autre" et "un désenchantement très fort vis-à-vis du politique", explique cet intellectuel marqué deuxième gauche.

Tout en se gardant de "donner des leçons", il regrette le "vase clos de la vie politique" qu'il attribue notamment à sa "plus grande professionnalisation". D'où, en ces temps de crise, cette démarche "citoyenne" afin de "redonner un socle à la démocratie" avec "une société civile plus vivante dans laquelle les gens ont relevé la tête".

De son propre aveu, il n'en est d'ailleurs pas à son coup d'essai. En 2002, il avait lancé "la République des idées" puis quelques années après "la vie des Idées". "Le pays ne se sent pas écouté", écrit-il dans "Le Parlement des invisibles ", ouvrage manifeste d'une soixantaine de pages qui explique le pourquoi et le comment de ce projet multiforme sur lequel il travaille depuis "plus de dix huit mois".

Le roman vrai de la société d'aujourd'hui

Sur le site internet raconterlavie.fr on trouve donc des "récits": les nuits d'une infirmière aux urgences, l'itinéraire d'un "décrocheur" scolaire, celui d'un professeur retraité ou encore celui d'un comptable "passionné par les échecs et l'Antiquité" qui lâche tout pour ouvrir sa librairie. Classés sous des rubriques, "changement de vie", "impossible séparation, "manque de respect", "vivre low cost" (...) ces témoignages relativement courts racontent la vie "à hauteur d'homme".

"Le roman vrai de la société d'aujourd'hui. Soyez-en les personnages et les auteurs", promet ambitieusement le site sur sa page d'accueil. Plusieurs ouvrages sont par ailleurs sortis cette semaine en librairie sur les chauffeurs-livreurs, sur le quotidien d'un chercheur ou encore sur l'expérience d'un jeune précaire.

Ainsi, Diouma Magassa, originaire du 93, raconte dans "J'étais l'obstacle à ma réussite"  son hypokhâgne. "Chez moi, personne ne savait ce qu’était la prépa.", dit-elle avant de raconter la fierté de sa famille et son enthousiasme à elle, quand elle est reçue en prépa. Avant de déchanter : "Je me suis volontairement exclue de ma classe parce que je n’avais aucun point commun avec mes camarades. L’envie d’apprendre à les connaître s’étiolait. Plus rien ne m’intéressait. Je nous considérais trop différents pour pouvoir avoir de vrais sujets de conversations – nos convictions n’étaient pas les mêmes, tout comme nos croyances… "

Grandes plumes : Annie Ernaux et le journal de son hyper 

A côté de ces quidams, des écrivains participent aussi à cette expérience. "Il y a des anonymes inconnus et des vedettes littéraires", explique Pierre Rosanvallon. Ainsi Annie Ernaux a entrepris le "journal" de son hypermarché à Cergy-Pontoise. Le livre paraîtra en avril.

Le témoignage côtoie l'enquête sociologique, journalistique, qui côtoie le récit littéraire... "Les paroles brutes sont considérées comme aussi légitimes que les textes des professionnels de l'écrit", promet l'historien.

Dans la lignée de l'épicier de Balzac

Rosanvallon confie s'inspirer de l'expérience "Les Français peints par eux-mêmes" au XIXe siècle, "400 brochures illustrées consacrées chacune à un type social" et dont Balzac a inauguré la série avec un portrait de l'épicier.

Il cite également l'ouvrage "La France invisible" publié quelques mois avant l'élection présidentielle de 2007, sans oublier Pierre Bourdieu et "La misère du monde". Dans un billet sur son blog, hébergé par Médiapart, Christian Salmon, se montre particulièrement sévère vis-à-vis de l'entreprise de Pierre Rosanvallon. "Le Parlement des invisibles , un projet de storytelling intégré", estime l'auteur de "Storytelling" qui parle de "soumission à l'air du temps".

Rien d'inédit pour lui dans ce projet du fait de l'existence des blogs. "L'injonction au récit vient parachever le projet néolibéral de transformer les individus en performer de leur propre histoire", juge-t-il. "C'est un point de vue complètement idéologique", rétorque Pierre Rosanvallon. "La vie d'un jeune ouvrier sur 80 pages, c'est pas du story telling, c'est du récit positif, c'est une réalité vécue. Le story telling, c'est le baratin", conclut-il.
Collection "Raconter la vie"

Collection "Raconter la vie"

© Seuil

Le parlement des invisibles, Pierre Rosanvallon (Seuil - 5,90 Euros)