Décès de Françoise Héritier, anthropologue et grande figure du féminisme

Par @Culturebox
Mis à jour le 16/11/2017 à 15H36, publié le 15/11/2017 à 13H18

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L'anthropologue Françoise Héritier est décédée dans la nuit de mardi à mercredi, le jour même de ses 84 ans, a annoncé son éditrice Odile Jacob. Deuxième femme à enseigner au Collège de France, elle venait de publier "Au gré des jours" (Odile Jacob), un livre dans lequel elle voulait partager "son amour des mots et son goût de vivre".

 "Françoise Héritier, que j'aimais tant, nous a quittés cette nuit. Au-delà de ma tristesse, je garderai en mémoire le souvenir d'une femme d'exception: grande intellectuelle, mais sensible, modeste et profonde. Elle était une amie. Elle était et restera un modèle", déclare l'éditrice sur son compte Twitter.

"Rien de ce que nous faisons ou pensons n'est issu directement de lois naturelles"

Née le 15 novembre 1933 à Veauche (Loire), elle arrive à Paris en 1946 où, rêvant d'être égyptologue, elle sera étudiante en histoire et en géographie à la Sorbonne.

Un jour, elle assiste à un cours sur la chasse aux aigles chez les Hidatsa (tribu du Dakota) : c'est le séminaire de Claude Lévi-Strauss à l'École pratique des hautes études en sciences sociales (EHESS). Il agit sur elle comme une "révélation". Professeur honoraire au Collège de France où elle a succédé à Claude Lévi-Strauss, elle avait inauguré la chaire "d'étude comparée des sociétés africaines".

Elle décide alors d'orienter sa carrière, et sa vie, vers l'anthropologie sociale. En 1958, elle part en Haute-Volta (devenue Burkina Faso) étudier les Samo, puis chez les Dogon au Mali. Elle va séjourner, lors de différentes missions, cinq ans en Afrique.

En 1967, elle rejoint le CNRS où elle sera plus tard maître de recherches ainsi que directeur d'études à l'EHESS. Pour ses travaux sur le fonctionnement des systèmes de parenté et d'alliance, elle reçoit en 1978 la médaille d'argent du CNRS. Pour elle, la parenté n'est qu'une "construction idéologique" car "rien de ce que nous faisons ou pensons, systèmes de vie, d'attitude et de comportement, n'est issu directement de lois naturelles".

Dans le fauteuil de Claude Levi-Strauss au Collège de France

En 1982, avec seulement deux licences pour tout diplôme universitaire, elle succède au "maître", Claude Lévi-Strauss - l'homme qui, selon elle, "trouvait de l'ordre sous le désordre" - au Collège de France. Sa chaire s'intitule : "Étude comparée des sociétés africaines".

Elle prend aussi la direction du Laboratoire d'anthropologie sociale où elle enseigne jusqu'en 1998. Obtenir cette chaire ne coula pas de source : "les professeurs du Collège de France étaient des hommes intelligents et courtois, racontait-elle. Cela n'a pas empêché certains, lors de mon élection, de barrer mon nom, par principe, du seul fait que j'étais une femme. Je pense avoir toujours été considérée comme leur égale, intellectuellement. Cependant, j'ai souvent senti, derrière la courtoisie, quelque chose de l'ordre de la condescendance".

Françoise Héritier, qui avait soutenu Martine Aubry en 2011, avant de voter François Hollande lors de la présidentielle de 2012, s'était opposée au port du voile à l'école : "à partir du moment où on commence à revendiquer un apartheid, on travestit complètement les lois républicaines".

Une grande amoureuse de la vie

"De petite taille, longtemps d'allure fragile, elle était depuis des années handicapée par une maladie auto-immune qui attaque les cartilages et la contraint à un traitement à la cortisone, qu'elle affronte en philosophe (...). Elle aime trop la vie pour se morfondre", avait écrit en 2009 Michel Winock dans la revue "L'Histoire", soulignant son caractère "optimiste".

Elle avait notamment écrit "Le rapport frère-soeur, pierre de touche de la parenté", "Sida, un défi anthropologique", "La différence des sexes", "Une pensée en mouvement", "Masculin, féminin" (en 2 volumes), "De la violence", "De l'inceste" etc. Elle a été membre du Conseil consultatif national d'éthique et présidente du Conseil national du sida.

 "J'ai toujours eu envie d'aller voir ce qui se cache derrière les choses", confiait Françoise Héritier, invitée de La Grande Librairie le 10 novembre 2017. ajoutant qu'elle avait aussi une véritable passion pour "la rercherche du mot justre qui décrit exactement les choses". 
Françoise Héritier a toute sa vie travaillé sur la construction de la hiérarchie entre le masculin et le féminin. "Il faut anéantir l’idée d’un désir masculin irrépressible", disait Françoise Héritier dans un entretien au Monde le 5 novembre 2017, à l'occasion de la publication de son dernier livre "Au gré des jours" (Odile Jacob) où elle se confiait et faisait partager, selon son éditeur, "son amour des mots et son goût de vivre". 

Le jury (exclusivement féminin) du prix Femina lui avait remis la semaine dernière un prix spécial pour l'ensemble de son oeuvre.