Costa-Gavras : autobiographie d'un cinéaste engagé pour une cause, la liberté

Par @Culturebox
Publié le 23/06/2018 à 11H38
Costa-Gavras à Cannes en 2017

Costa-Gavras à Cannes en 2017

© JEAN MARC HAEDRICH/SIPA

La collection "Mémoires" du Seuil publie "Va où il est impossible d'aller", un récit autobiographique signé du cinéaste Costa-Gavras. En 528 pages, le réalisateur de "Z" et de "L'Aveu" évoque ses films, ses engagements et les compagnons fidèles qui l'ont accompagné. Costa-Gavras, toujours engagé à gauche, est aujourd'hui président de la Cinémathèque française.

L'autobiographie d'une personnalité du cinéma peut vite ennuyer. De film en film, d'anecdote en fausse confidence, l'exercice se révèle souvent l'expression d'une admiration de soi-même recueillie dans le reflet de ceux, confrères réalisateurs ou comédiens, femmes merveilleuses, évoqués tout au long du récit.

Le titre même choisi par Costa-Gavras pour ses mémoires "Va où il est impossible d'aller" (une citation de l'écrivain grec Níkos Kazantzákis), nous met à l'abri. Il y est bien question de cinéma, de grands noms du 7e art, de films, de tournages, d'espoirs artistiques et de déceptions financières. De grandes réussites aussi. Mais si le récit conduit le lecteur sur les plateaux de tournage aux côtés des stars, il l'emmène aussi et surtout auprès des défenseurs de la liberté, résistants anonymes ou hommes politiques de premier plan. Car Costa-Gavras, né grec, n'a jamais oublié que son pays, sa famille, ses amis ont souffert de la guerre civile puis d'une dictature militaire inique. Et d'Yves Montand à Jorge Semprun, de Simone Signoret à Artur et Lise London, ses compagnons de combat pour la liberté ne lui ont jamais manqué. 
"Va où il est impossible d'aller" la couverture

"Va où il est impossible d'aller" la couverture

© Le Seuil

Elle est "La Liberté"

Tout le long du récit autobiographique, au cœur de ses films, Costa-Gavras n'a de cesse de rappeler que la liberté n'est ni de droite, ni de gauche. Elle est "La Liberté". Tous ses engagements, tous ses films illustrent ce combat de chaque jour entre la liberté et le pouvoir. Une position difficile à comprendre dans ces années 60 et 70 pour ceux qui considéraient qu'il donnait un coup à droite ("Z" contre la dictature grecque), un coup à gauche ("L'aveu" contre le totalitarisme communiste tchécoslovaque). Symbolique est alors sa déception lorsqu'il entend Alexandre Soljenitsine, invité par Bernard Pivot, défendre le franquisme et la dictature chilienne sous le prétexte de dénoncer le communisme dont il fut la victime. Costa-Gavras renonce immédiatement au projet d'adaptation cinématographique d'un texte de l'ancien prisonnier du goulag soviétique. 
Images du tournage et extrait du film "L'Aveu" de Costa-Gavras

Amitiés engagées

L'autobiographie de Costa-Gavras parle donc de films, d'engagement, elle est forte aussi d'amitiés puissantes qui l'ont accompagné. Au premier rang de ces amitiés, celle d'Yves Montand, bien sûr, toujours partant pour dénoncer les dictatures, enfin, à partir de 1956 et Budapest. Une amitié qui permet aussi des mises au point franches et directes quand Montand part un peu trop loin sur sa droite. Ce qui n'empêchera pas le réalisateur d'assister aux obsèques du comédien. Il se raconte alors, perdu dans la foule, loin des appareils photos, partageant son chagrin avec les anonymes, dont l'une lui saisira la main, par solidarité dans le deuil. 

Salvador Allende et le Chili

S'il est un défenseur acharné de la liberté où qu'elle souffre, Costa-Gavras n'est pas un homme du consensus. Il est résolument de gauche. Son amitié avec Salvador Allende, et surtout avec quelques membres de son entourage, est l'occasion de très belles pages. Le président socialiste du Chili est mort les armes à la main le 11 septembre 1973 dans son palais assiégé par l'armée conjurée et sous les ordres d'Augusto Pinochet. Il était porteur des idées toujours défendues par Costa-Gavras et, à ce titre, l’expérience chilienne du cinéaste français, pendant et après la parenthèse socialiste, occupe une grande place dans le livre.

Mais son combat le porte partout où le pouvoir étouffe la liberté. Comme en décembre 1970, quand il participe à une délégation de personnalités françaises au procès de Burgos en Espagne, petit groupe auquel appartenait l'inévitable Yves Montand. Le régime franquiste y jugeait des séparatistes basques parmi lesquels six étaient promis au garrot. La mobilisation internationale avait permis de leur éviter la mort. La délégation française avait été expulsée d'Espagne.
en 1970, Costa-Gavras (2e à gauche) avec Régis Debray, Michel Foucault, Claude Mauriac, le R. P. Laudouze et, à droite de l'image, Yves Montand, expulsés d'Espagne où ils étaient venus réclamer la clémence au procès de Burgos. Les pressions internationales dont cette visite de personnalités fançaises avaient évité la peine de mort aux six principaux inculpés basques.

en 1970, Costa-Gavras (2e à gauche) avec Régis Debray, Michel Foucault, Claude Mauriac, le R. P. Laudouze et, à droite de l'image, Yves Montand, expulsés d'Espagne où ils étaient venus réclamer la clémence au procès de Burgos. Les pressions internationales dont cette visite de personnalités fançaises avaient évité la peine de mort aux six principaux inculpés basques.

© ALEXANDRE JEAN-LUC / SIPA

Président de la cinémathèque, oui. Président tout court... non

A 85 ans et alors que ses enfants font aussi carrière dans le cinéma, Costa-Gavras est pour la seconde fois à la tête de la Cinémathèque française. Loin d'occuper un poste honorifique, le réalisateur est toujours porteur de projets. Toujours impliqué aussi dans l'histoire de son temps. Son dernier film, "Le Capital", date de 2012. 

Dans les dernières pages de son autobiographie, l'ancien petit garçon d'une famille modeste né en Arcadie raconte qu'il s'est vu offrir sur un plateau la présidence de la Grèce, son pays natal alors étouffé sous la rigueur européenne et placé sous la tutelle de ses créanciers. Après quelques nuits difficiles, il a compris suffisamment vite qu'il allait être utilisé pour éviter que la gauche d'Alexis Tsipras n'arrive aux affaires. Le cinéaste n'a pas écouté cette petite musique du pouvoir dont il s'est toujours méfié et qui avait en son temps également joué son air redoutablement tentateur aux oreilles de son ami Yves Montand.

Fidélités à toute épreuve

"Va où il est impossible d'aller" pourrait inspirer un film qui raconterait la vie d'un homme, avant d'être celle d'un cinéaste. Un homme avec son histoire familiale, héritée de ses parents grecs et léguée à ses enfants et petits-enfants français, un homme avec un parcours professionnel et moral irréprochable. Il y serait question de cinéma et d'amitié mêlés. Il y serait question de films réalisés comme écrivait Victor Hugo, avec talent, passion et un engagement sans faille. Il y serait aussi question d'amitiés avec des compagnons célébrissimes ou inconnus mais toujours d'une fidélité à toute épreuve parce que forgée au fil des ans dans les luttes partagées.

"Va où il est impossible d'aller"

de Costa-Gavras
Collection Mémoires, éditions du Seuil
528 pages
25 euros