"La Bête humaine", le thriller ferroviaire de Zola adapté en BD

Mis à jour le 08/09/2018 à 17H07, publié le 05/09/2018 à 11H19
La Bête Humaine 1 © Hachette 2018

Adapter "La Bête humaine" de Zola en bande dessinée, c’est le défi relevé par Dobbs et Giorgiani aux Editions Robinson. Car mettre en images les intrigues et les nombreux personnages de cet épisode de la saga des Rougon-Macquart n’était pas chose facile. Le défi a-t-il été réussi ? Faut-il avoir lu l’œuvre originale pour plonger dans cette version BD ? Récit sur sur le mode "J'ai testé pour vous".

Quand votre rédacteur en chef vient vous demander de chroniquer une BD adaptée d’un roman hyper connu de Zola, vous espérez que ce soit un de ceux que vous avez lu. Mais non ! C’est pile poil celui qui manque à votre culture générale, à savoir "La Bête humaine". Devant votre mine déconfite, le chef - compatissant - veut vous rassurer : "Ce n’est pas grave, tu as au moins vu le film avec Jean Gabin ?! ". Là, vous vous enfoncez dans votre siège. "Euh...non plus...", répondez-vous d'une voix hésitante, rongée par la honte.

En fait, votre connaissance du dix-septième volume de la série des Rougon-Macquart (qui en comprend 20) se résume à de vagues souvenirs d’extraits du roman, étudiés au lycée et à des images de Jean Gabin, le visage maculé de charbon, aux commandes d’une locomotive. Vous savez que l’intrigue se passe dans le monde du rail et que la Bête en question désigne autant l’homme que la machine. Point barre. 
Couv La Bête humaine © Hachette 2018

Un oeil "vierge"

Tout cela pour dire que j’ai lu cette adaptation BD de "La Bête humaine" avec un œil vierge de toutes références. Avant d’entamer sa lecture (dans un tram-train !), je ne suis même pas allée sur internet pour me remémorer l’histoire, cerner les personnages, ni voir des extraits du film réalisé par Jean Renoir en 1938 avec Jean Gabin et Simone Simon dans les rôles principaux. Pas un coup d’œil non plus sur la plaquette de l’éditeur qui présente la BD et ses auteurs. Je voulais m’assurer de rentrer dans l’histoire sans avoir besoin de description préalable. C’était peut-être une erreur car, au début de la lecture, j’ai eu un peu de mal à (allez, j’ose) raccrocher les wagons. "La Bête humaine" s’inscrit dans une saga familiale, celle des Rougon-Macquart et il faut du temps pour replacer chaque personnage dans sa lignée et son contexte.

Donc pour le lecteur de cette chronique qui, comme moi, ignore ou a oublié l’intrigue de "La Bête humaine", voici un "petit" résumé.

Pour ceux qui n'ont pas lu "La Bête humaine"...

Le héros principal s'appelle Janques Lantier. Mécano pour la compagnie ferroviaire de l’Ouest, il entretient avec passion La Lison, sa locomotive à vapeur. Cet amour quasi exclusif lui permet de contenir les pulsions meurtrières qui le submergent dès qu’il éprouve du désir pour une femme. En restant avec sa machine, il évite de se confronter à ses démons. Témoin d'un homicide dont il pense reconnaître le coupable, il va croiser le chemin du couple Roubaud. L'époux est sous-chef de gare au Havre. Séverine, sa femme, est belle et un brin manipulatrice. Lantier va tomber amoureux d'elle. Une liaison qui cache un terrible secret et qui va bouleverser sa vie.
Jacques Lantier, croquis de Giorgiani.

Jacques Lantier, croquis de Giorgiani.

© Hachette 2018

Thriller ferroviaire

Il m’a fallu une bonne quinzaine de pages pour rentrer dans l’intrigue et comprendre les liens entre les protagonistes. Mais une fois embarquée dans l’histoire, je me suis laissée happer par cette BD qui se déroule comme un thriller sur fond d’enquête. La BD trouve vraiment son souffle quand la liaison entre Lantier et Séverine devient effective et surtout quand les pulsions du mécano ressurgissent.
Le couple Roubaud.

Le couple Roubaud.

© Hachette 2018
Le trait du dessinateur italien Germano Giorgiani rend très bien la nervosité des personnages, leur aspect torturé. La violence des instincts qui les animent éclatent avec force, déformant leur visage et leur âme. Le découpage parfois très serré des cases traduit aussi l’enfermement des personnages dans leurs névroses et leurs mensonges. Il reflète aussi  le roman dans lequel de nombreuses scènes se déroulent à huis clos (tunnel, compartiment de train, chambres...).
Les croquis de Giorgiani pour "La Bête humaine", présentés en fin d'ouvrage : Lantier et Séverine.

Les croquis de Giorgiani pour "La Bête humaine", présentés en fin d'ouvrage : Lantier et Séverine.

© Hachette 2018

Noirceur visuelle

La noirceur de l’intrigue est renforcée par les teintes utilisées par la coloriste Isabelle Lebeau : ocres ternis, marrons terreux, gris souris... Ces couleurs sourdes collent bien à l’atmosphère particulière de l’intrigue, qui a quelque chose d’étouffant et de pesant. Mais il se dégage aussi une certaine monochromie, une uniformité qui devient visuellement un peu lassante. On aimerait parfois que les couleurs vibrent davantage, notamment quand les pulsions humaines deviennent ingérables.

Autre regret : l’univers du rail – pourtant très graphique avec ses lignes de fuite et ses ambiances de gare - est à mon goût trop peu représenté, tout comme La Lison dont on ne perçoit pas la présence forte et rassurante pour Lantier.
loco La Bête humaine © Hachette 2018

Défi réussi !

Malgré ces bémols, cette adaptation BD de "La Bête humaine" est réussie car c’était un défi de résumer en 80 pages un roman qui foisonne de personnages secondaires, reliés les uns aux autres de façon plus ou moins évidente. Le scénariste Dobbs a respecté à la lettre l’œuvre originale de Zola et ceux qui ont lu le livre ne seront pas déroutés. Mais pour ceux qui le découvrent, mieux vaut prendre le temps de resituer le contexte avec quelques recherches.

Quant à ceux, peut-être plus nombreux, qui ont vu le film de Jean Renoir sans lire le roman, ils retrouveront la "vraie" histoire, Renoir ayant pris la liberté de transposer l’intrigue à l’époque contemporaine et de modifier quelques scènes, dont le tableau final qui scelle la mort de Lantier. Pour ma part, la BD a agi comme un détonateur me donnant envie de me plonger à la fois dans le roman et dans le film. Merci qui ? Merci chef !
 
"La Bête humaine" d'après l'eouvre d'Emile Zola 
de  Dobbs (scénario), Giorgiani(dessin) et Lebeau (couleurs)
Editions Robinson
96 pages, 17.95 €