Exposition Riad Sattouf à Beaubourg : l'auteur de "L'Arabe du Futur" nous fait la visite

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Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox

Mis à jour le 19/11/2018 à 14H03, publié le 16/11/2018 à 11H45
Riad Sattouf dans l'exposition qui lui est consacrée, "L'écriture dessinée", à la BPI du Centre Pompidou

Riad Sattouf dans l'exposition qui lui est consacrée, "L'écriture dessinée", à la BPI du Centre Pompidou

© Marc Felix

L'auteur de "L'Arabe du Futur" et des "Cahiers d'Esther" est l'invité de la Bibliothèque publique d'information (BPI) du Centre Pompidou. Des dessins originaux, des objets, des photos personnelles, des films, l'exposition "L'écriture dessinée" est une plongée dans l'univers de cet auteur prolifique et talentueux. Suivez le guide, il s'appelle Riad Sattouf.

A peine 40 ans, et déjà une rétrospective à Beaubourg. Riad Sattouf était à la fois très heureux et un peu anxieux quand nous l'avons rencontré à la veille de l'ouverture de cette grande rétrospective que lui consacre la Bibliothèque publique d'information du Centre Pompidou. Il déambule dans les allées, scrute les panneaux, assiste aux derniers réglages.

"Je ne suis pas tellement habitué à ça, parce que l'exposition, c'est l'inverse exact du métier d'auteur de BD. Quand je fais des bandes dessinées je fais des pages tout seul chez moi, qui sont destinées à être enfermées dans un livre, et à être lues avec la page d'avant et avec la page d'après. L'idée de prendre les dessins et de les mettre sur un mur pour que les gens les regardent… Bon ça correspond au terme 'exposition', mais j'ai un peu l'impression qu'ils sont tout nus, et que tout le monde va regarder de près et me dire ahhhh bizarrement fait son truc… Mais c'est vrai que c'est très émouvant parce que sont exposés des dessins que j'ai fait quand j'étais lycéen, et qu'à l'époque je rêvais qu'un événement comme celui-ci arrive, j'avais moins de scrupules ! Donc si je me mets dans la peau du lycéen que j'étais, je suis très content !"

Riad Sattouf

Riad, Esther, Pascal Brutal et les autres

Le dessinateur s'est construit une renommée internationale avec "L'arabe du futur" (Editons Allary), une série commencée en 2014, qui raconte son enfance entre la France et la Syrie. Il est aussi l'auteur des fameux "Cahiers d'Esther" une chronique publiée chaque semaine dans le Nouvel Obs, premier tome paru en 2016 aux éditions Allary, dans lesquels il raconte le quotidien d'une petite parisienne à la vie "normale". Deux enfances, deux séries qu'il construit en parallèle.

Riad Sattouf est aussi le "père" de Pascal Brutal, un homme "qui va de l'avant", un homme qui fait de la moto, collectionne les succès avec les femmes, ne doute de rien, porte gourmette et travaille fort sa musculature de rêve. "Une figure extrême de la virilité", s'amuse Riad Sattouf, qui explique avoir créé ce personnage en 2006, en opposition avec d'autres personnages précédents, comme Jérémie, un jeune ado maigrichon en pleine montée d'hormones, ou le personnage de son "Manuel d'un puceau".
Le personnage de Pascal Brutal
Riad Sattouf est un auteur prolifique, et c'est l'ensemble de cette œuvre que la BPI a décidé de faire découvrir au public. "Une œuvre d'une grande richesse graphique" souligne Emanuèle Payen, "un talent graphique indéniable, mais aussi un art du récit", poursuit-elle. "Et puis l'œuvre de Riad Sattouf entre en échos avec le public de la bibliothèque publique du Centre Pompidou, qui est jeune, varié, divers. Riad Sattouf a un talent extrême à croquer, à dessiner les mœurs de nos contemporains".

"J'aime le goût du réel"

Observateur obstiné du monde qui l'entoure Riad Sattouf s'empare du réel dès ses premiers albums,  ("Retour au collège", "La vie secrète des jeunes", "Manuel du puceau", "No sex in New York"), puis avec Esther, faisant de ses observations la matière première de ses albums. Un matériau qu'il recompose dans un récit dessiné d'une apparente simplicité, mais qui dépeint avec subtilité notre société contemporaine.
Image des Cahiers d'Esther", exposition "L'écriture dessinée"

Image des Cahiers d'Esther", exposition "L'écriture dessinée"

© Laurence Houot - Culturebox
C'est avec cette idée, et autour du personnage d'Esther, que s'ouvre l'exposition, qui met en lumière cette manière bien à lui de peindre le monde, et que l'on pourrait appeler la "méthode Sattouf". 

"J'aime le goût du réel", explique le dessinateur, "ce n'est pas intellectualisé, mais je crois que j'aurais du mal à inventer une histoire qui se passe dans notre monde, mais complètement imaginaire. Pour moi, ce n'est pas suffisant".

A l'adolescence, "tout est extrêmement intense"

Son sujet favori : les jeunes. "L'adolescence est un moment intense où toutes les émotions adultes arrivent et on ne sait pas les gérer. Ado, quand on est amoureux on est très amoureux, quand on est triste on est très triste. Tout est extrêmement intense : quand on est sale on est très sale, quand on sent mauvais on sent très mauvais, quand on sent bon on sent très bon, il y a une sorte de puissance du ressenti à cet âge-là que je trouve très agréable à raconter en bande dessinée".
"Les pauvres aventures de Jérémie", travail préparatoire et planche originale, exposition "L'écriture dessinée", BPI Centre Pompidou

"Les pauvres aventures de Jérémie", travail préparatoire et planche originale, exposition "L'écriture dessinée", BPI Centre Pompidou

© Laurence Houot - Culturebox
Ce passage de l'enfance à l'adolescence, Riad Sattouf l'a exploré sous toutes les coutures, dans son "Manuel du puceau" (Bréal Jeunesse, 2003) "Les pauvres aventures de Jerémie" (Dargaud, 2003-2005) ou "Retour au collège" (Hachette littérature, 2005), "La vie secrète des jeunes" (L'Association,  2007-2012) dans son film "Les Beaux Gosses", en 2009, et enfin  avec les deux séries qu'il fait grandir en parallèle  "L'Arabe du Futur", et  "Les cahiers d'Esther".
Photographie de Riad avec son père, sa grand-mère et son oncle, et planche de "L'arabe du Futur", page 38

Photographie de Riad avec son père, sa grand-mère et son oncle, et planche de "L'arabe du Futur", page 38

© DR
"Ce qui me fascine", confie  Emanuèle Payen, "c'est qu'il a un talent incroyable, et très fin, très délicat, pour montrer la manière dont on grandit. Comment on devient grand est une question qui nous intéresse tous, finalement et Riad Sattouf, d'un récit personnel touche à l'universel", souligne-t-elle. "Sa manière de montrer comment les enfants grandissent dans les interstices que peuvent leur laisser la cellule familiale, le monde qui les entoure, qui est complexe, parfois un peu fracturé, un peu fissuré, et comment c'est à l'intérieur de ces fissures que les personnalités se développent et s'épanouissent et la voix individuelle se construit", poursuit Emanuèle Payen. "C'est comme ça que celle du petit Arabe du futur, par exemple, a pu se développer, grâce au dessin et grâce au récit", ajoute la comissaire de l'exposition.
"L'écriture dessinée", exposition Riad Sattouf, espace consacré au cinéma

"L'écriture dessinée", exposition Riad Sattouf, espace consacré au cinéma

Dans les secrets de l'atelier

"Riad Sattouf nous a ouvert en grand les portes de son atelier", poursuit la commissaire de l'exposition. "Je leur ai donné tous mes cartons à dessin", explique Riad Sattouf. "Je sortais un premier dessin, c'était "L'arabe du futur", un autre, c'était "Esther", un autre, "Pascal Brutal"… Tout était mélangé !", raconte Charline Bailot, des Editions Allary, qui s'est chargée de faire le tri. "Grâce à Charline, maintenant tout est bien rangé dans mon atelier", s'amuse Riad Sattouf, qui a choisi de laisser les organisateurs de l'exposition faire le choix des planches à exposer.

Et on y trouve des trésors, dans cette exposition : des planches originales, des croquis, des story-boards, et même des dessins du lycée ou des peintures de ses années d'étudiant aux Beaux-Arts de Rennes, ou au Gobelins, qui donnent au visiteur des clés sur la genèse de son travail.
Acrylique sur toile de jute, Riad Sattouf, 96-98, exposition "L'écriture dessinée", BPI, Centre Pompidou

Acrylique sur toile de jute, Riad Sattouf, 96-98, exposition "L'écriture dessinée", BPI, Centre Pompidou

"Je me suis rendu compte de choses assez drôles, parce que ce n'est pas moi qui ai choisi les dessins à exposer. Les équipes de la BPI ont fouillé dans mes cartons à dessin, et ils en ont trouvé que je faisais au lycée et quand j'étais à l'Ecole des Gobelins dans les années 90. J'essayais déjà d'écrire des bandes dessinées qui se passaient dans l'univers de "L'Arabe du futur" et j'ai retrouvé des dessins où j'avais déjà les mêmes couleurs que celles que j'utilise aujourd'hui. Je ne m'étais pas rendu compte que ça faisait tant d'années que ça me trottait dans la tête, que c'était présent en fait depuis très longtemps".
Extrait de "L'argent de poche" de François Truffaut

Extrait de "L'argent de poche" de François Truffaut

En juxtaposant habilement les planches ou les croquis de Riad Sattouf avec des extraits de films ou des œuvres d'autres artistes, l'exposition dévoile les inspirations du dessinateur (de Truffaut à Stalone, en passant par Moebius), mais démontre aussi et surtout à quel point son travail est inscrit dans une histoire littéraire et artistique. "Son œuvre rejoint les récits littéraires d'initiation, du "Petit Chose", d'Alfonse Daudet aux "400 coups" de Truffaut", souligne Emanuèle Payen.

"Je suis complètement maniaque"

"Je dessine d'abord toute l'histoire comme ça", explique Riad Sattouf, en montrant un classeur très épais contenant un story-board, pages esquissées au crayon de papier. "Puis ensuite je passe à l'étape du dessin à l'encre". Aujourd'hui, Riad Sattouf est passé à la palette graphique. "J'aime bien, parce que ça permet de se concentrer exclusivement sur la page. Cette page qui n'est pas destinée à être exposée, "mais qui doit aller dans le livre", explique-t-il. "Et puis les outils sont vraiment très sensibles, très fins, encore plus que le crayon ou la plume", dit-il.

Riad Sattouf ne s'en cache pas : "Je suis ultra maniaque", avoue-t-il. "Et c'est de pire en pire. Je fais le dessin, l'histoire, la couleur, la maquette du livre, je choisi le papier, je vais chez l'imprimeur, je tourne les boutons de l'imprimerie pour mettre plus ou moins d'encre… Je suis complètement maniaque, je veux contrôler le plus de choses possibles, jusqu'au choix de l'éditeur. Allary c'est un ami, et je suis le seul auteur de BD du catalogue, parce que je veux garder le contrôle sur mes livres", insiste-t-il.

Riad cousin de Tintin ?

On termine la visite par l'espace consacré à "L'Arabe du Futur". Un espace rouge sang, qui met en lumière cette série autobiographique vendue à 1,5 millions d'exemplaires dans le monde, et que le dessinateur conçoit plus comme un récit aventures que comme une autobiographie.
L'arabe du futur, page 7
"Le caractère de Riad, mon personnage ? J'ai été très influencé par le personnage, toutes proportions gardées, par le symbole et le sens du personnage de Tintin. En fait, Tintin c'est un personnage assez vide, dans le sens où il est vide et creux pour que le lecteur se mette dans l'histoire à sa place. J'ai un peu pensé mon personnage comme ça, un peu comme un réceptacle pour le lecteur et finalement il exprime assez peu d'émotions. Il vit des péripéties et je veux que le lecteur se dise à chaque fois, mais moi qu'est-ce que j'aurais fait à sa place ? C'est vraiment le réceptacle du lecteur. Enfin je l'ai pensé comme ça", confie le dessinateur.

"'L'Arabe du Futur', c'est une bande dessinée qui a vraiment beaucoup de lecteurs et je pense que ceux qui aiment mes BD seront contents de voir tout ça", conclut Riad Sattouf, sourire modeste car son succès ne lui a pas collé la grosse tête.

Une exposition réjouissante, comme ses BD, à visiter avec les enfants. C'est gratuit pour tout le monde! 

Exposition "Riad SattoufL'écriture dessinée"
BPI Centre Pompidou
Jusqu'au 11 mars 2019

A lire
"Riad Sattouf - L'écriture dessinée", Catalogue de l'exposition (Allary Edition - 207 pages - 30 Euros)