Gilles Rochier : "Je n'ai ai pas choisi de faire de la BD de banlieue, c'est juste que j'y habite"

Mis à jour le 29/01/2018 à 10H33, publié le 26/01/2018 à 08H48
Gilles Rochier dans l'exposition qui lui est consacrée à Angoulême

Gilles Rochier dans l'exposition qui lui est consacrée à Angoulême

© Laurence Houot / Culturebox

Gilles Rochier avait reçu en 2012 à Angoulême le Prix Révélation pour "TMLP-Ta Mère La Pute" (6 pieds sous terre). A l'occasion de la parution fin 2017 de "Petite Couronne", le festival consacre une exposition rétrospective de son œuvre, si singulière, qui fait depuis une dizaine d'année la chronique drôle et poétique de son quartier populaire de la périphérie parisienne. Rencontre.

Une fois passé l'emblématique banc installé à l'entrée de l'exposition, ça n'a pas été très compliqué de reconnaître le dessinateur. Petite barbe, visage débonnaire. C'est bien lui, sa silhouette, celle qu'on a vue dans son album "Petite couronne" (6 pieds sous terre) dans lequel il se met en scène dans son quartier populaire de la périphérie parisienne (il n'aime pas qu'on dise "banlieue", il expliquera pourquoi plus tard) "Au début je me dessinais grand, 1m87, large d'épaules, mais j'ai arrêté", commence-t-il, souriant. On reconnait ainsi son humour, ce qu'il appelle la "chambrade", un "sport national chez nous", dit-il. Et c'est avec lui-même, on s'en rendra compte bien vite aussi, qu'il pratique le plus volontiers cette discipline. Gilles Rochier est un être modeste, et c'est en parlant des autres qu'il commence l'entretien.
"Petite Couronne" Gilles Rochier (6 pieds sous terre)

"Petite Couronne" Gilles Rochier (6 pieds sous terre)

© Gilles Rochier
"Quand le festival m'a appelé pour faire l'exposition, j'ai dit non. Je me sentais incompétent pour ça. Et puis des copains m'ont dit t'es fou, ça ne se refuse pas. Alors j'ai dit oui. Et j'ai tout de suite voulu m'entourer de personnes compétentes. J'ai donc demandé à Marie Fabbri, qui connait bien la BD grand public, et à Juliette Salique, qui connait très bien mon travail, de m'aider à monter cette exposition.  Elles ont choisi les planches et organisé toute l'expo. Moi j'aurais mis une planche là, une autre là et ça aurait ressemblé à rien", raconte-t-il. Et il a eu bien raison : la scénographie est particulièrement réussie, lumineuse, elle met en valeur l'univers et la patte très singulière de cet auteur "à part" de la bande dessinée.

Le premier bébé d'une toute nouvelle cité

Gilles Rochier est né dans une cité du Val-d'Oise, y a grandi. "Je suis né le 19 mai 1968. La cité avait été livrée le 11. J'ai pas de plaque ni rien, mais je peux dire que je suis le premier bébé de cette cité de plus de 1000 habitants !"
Planche originale de "TMLP" (6 pieds sous terre), Gilles Rochier

Planche originale de "TMLP" (6 pieds sous terre), Gilles Rochier

Devenu adulte il a quitté son quartier pour s'installer dans une autre périphérie, dans les Hauts-de-Seine cette fois. "C'est typique banlieusard ça. De pas bouger !", note le dessinateur. Autant dire que la banlieue parisienne, ses cités, ses blocs, et sa population faite de mélanges, il connait. C'est son quotidien, son décor depuis toujours. Et c'est surement aussi pour cette raison qu'elle est devenue le lieu privilégié de ses histoires en bande dessinée.

Gilles Rochier n'a pas été dans les écoles d'art. C'est ce qui fait sans doute la force de son trait, qu'il décrit comme "anguleux". "Je gomme beaucoup", dit-il.  "Jusqu'à 40 ans, j'ai bossé à l'usine, et je dessinais la nuit. Quand j'étais môme je dessinais tout le temps, à tel point qu'un jour une instit a convoqué ma mère et lui a dit qu'il fallait m'emmener voir un psy. Elle trouvait ça bizarre que je dessine les coutures sur les pantalons dans mes dessins. Tous ces détails, c'est pas normal, elle lui a dit. En sortant ma mère m'a acheté une boîte d'aquarelles. Je l'ai toujours", murmure Gilles Rochier. Plus tard, il découvrira la peinture, des artistes comme Combas, Basquiat.

En vrac le fanzine, Poelvoorde et un premier livre

"Je pensais jamais que je ferais un jour un livre. Et puis j'ai découvert les fanzines. J'ai compris qu'on pouvait faire des petites histoires en 4 pages. Alors je me suis lancé. J'ai commencé par deux, puis quatre pages, puis six, puis huit, puis douze, et ainsi de suite", raconte-t-il. Il lance son propre fanzine, qu'il baptise "Envrac". Selon la méthode du genre, il fait tout lui-même : dessin, impression, reliure, et distribution. Et puis un jour, un éditeur tombe sur son fanzine. "Il a réussi à trouver mes coordonnées, il m'a appelé et il m'a dit on va faire un livre. C'est là que j'ai eu mon premier malaise vagal !", se souvient-il. "La même année, j'ai reçu un mot et un billet de 10 francs de Benoit Poelvoorde. Il s'était abonné à Envrac !"
Des exemplaires du fanzine "Envrac" de Gilles Rochier

Des exemplaires du fanzine "Envrac" de Gilles Rochier

© Laurence Houot / Culturebox
Dans une vitrine on peut voir l'équipement de travail de Gilles Rochier : baskets, cahier, stylos.  "Je travaille sans aucun luxe autour. J'achète mes crayons de papier à Carrefour, des ramettes de papiers, et c'est parti", dit-il. "Mais je peux pas me passer de dessiner. C'est ma bulle d'air. Parfois je me sens mal. Je vais chez le médecin. Il m'ausculte, il me dit  la tension est bonne. La gorge, rien. Les oreilles, nickel. T'as rien, il me dit. Alors je rentre chez moi, je me mets à dessiner, et tout rentre dans l'ordre."

"Les grands ensembles ce sont mes petites montagnes à moi"

Gilles Rochier a pris l'habitude de sillonner la ville au volant de son scooter. "Je roule, je m'arrête, je prends des photos, et ensuite je rentre vite parce qu'il faut pas louper la sortie de l'école". Il a finalement lâché l'usine, et c'est lui qui s'occupe des enfants. Trois filles. "Je sais tout faire, préparer les sacs de piscine, faire le repassage. Et ça me pose aucun problème." Dans ses livres il y a très peu de femmes. "Oui je sais, on me le dit souvent. C'est parce que je ne comprends pas bien les femmes. Et je ne veux pas les dessiner tant que je ne maîtrise pas complètement le sujet", sourit-t-il.
"Petite Couronne" page intérieure

"Petite Couronne" page intérieure

© Gilles Rochier
Dans ses histoires, il se met lui-même en scène, et il y a aussi tous les gens qui vivent autour de lui. "J'ai pas choisi de faire de la BD de banlieue. C'est juste que c'est là que j'habite. Et je parle depuis moi-même, donc forcément le décor c'est ça. La banlieue je la déteste autant que je l'aime. Pour moi, les grands ensembles, les tours, ces trucs qui tirent vers le haut, c'est mes petites montagnes à moi. Je les regarde changer au fil des saisons, en couleur l'été avec les fenêtres qui s'ouvrent et le linge qu'on sort, grises en hiver."
"Petite couronne", page intérieure

"Petite couronne", page intérieure

© Gilles Rochier
Ce qu'en pense son entourage, ceux qu'il croque dans ses histoires ? "Rien. Ils ne regardent pas. Ça ne les intéresse pas, et tant mieux. J'essaie de parler d'eux avec bienveillance. Je n'ai pas envie de leur faire de la peine, en plus ils auraient quoi pour se défendre ? Alors je fais très attention. Parce que je les aime."

Gilles Rochier à Angoulême

- Exposition : Gilles Rochier - Faut tenir le terrain
du 25 au 28 janvier 2018,  Espace Franquin
- Rencontre internationale Gilles Rochier Vendredi 26 janvier à 15H00 - Conservatoire Auditorium.

A lire :
- "Petite Couronne" (6 pieds sous terre 2017)
- "Tu sais ce qu'on raconte", avec Daniel Casanave, (Warum, 2017)
- "La cicatrice"( 6 pieds sous terre, coll. "Monotrème", 2014
- "Temps mort" (6 pieds sous terre, 2008)
Et le petit dernier : "En attendant, avec Fabcaro (6 pieds sous terre, 2018)