"Chroniques d'une survivante", le carnet dessiné de Catherine Bertrand, rescapée du Bataclan

Laurence Houot
Par @LaurenceHouot
Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 04/10/2018 à 15H00, publié le 03/10/2018 à 17H13
Catherine Bertrand, "Chroniques d'une survivante" (La Martinière)

Catherine Bertrand, "Chroniques d'une survivante" (La Martinière)

Dans "Chroniques d'une survivante" (La Martinière), son carnet dessiné, Catherine Bertrand, survivante du Bataclan, raconte comment l'attentat, s'il ne l'a pas tuée, a provoqué en elle des dommages très graves, qu'elle dessine en forme d'énorme boulet. Ce premier album est un témoignage sans pathos, qui s'adresse à tous les "traumatisés" de la vie, et à ceux qui veulent les comprendre.

Le 13 novembre 2015, Catherine Bertrand est au Bataclan. Ce jour-là, elle "fait sa feignasse" et s'installe au balcon. C'est de là qu'elle entend, sans comprendre, les premiers claquements des tirs dans la salle, qu'elle prend pour des pétards. Elle regarde ensuite (sans comprendre non plus) "les gens qui tombent comme des dominos". Elle est interdite. "En fait, mon cerveau n'a pas accepté de voir ça, et je n'ai pas eu l'idée de bouger". C'est en "mode pilotage automatique" qu'elle finit par s'enfuir…

ESPT = BOULET

Le lendemain, après "un moment en mode euphorique total", les premiers symptômes de l'"état de stress post-traumatique" (ESPT) se font sentir. Pour Catherine Bertrand, le syndrome prend la forme d'un énorme boulet. "Avant d'avoir mon boulet, j'en avais plein de petits, comme tout le monde..."
"Chronique d'une survivante", page 18

"Chronique d'une survivante", page 18

© Catherine Bertrand
Celui qui lui tombe dessus après le Bataclan est énorme, il écrase tout. Dans le carnet dessiné de Catherine Bertrand, il occupe toute la page. "Je ne comprenais pas pourquoi je n'étais pas bien, vu que je m'en étais sortie vivante. J'aurais dû être heureuse de vivre, d'autres n'avaient pas eu cette chance".

Blessure invisible

J'ai réalisé à quel point l'ESPT était présent dans mon quotidien : à travers mes émotions, mes pensées, mes cauchemars. Il s'était inséré d'une manière violente et vicieuse, je n'avais rien vu venir… Voilà Bim dans la tronche. On a voulu t'assassiner ? Ok. Maintenant, deuxième effet Kiss Cool"

Chroniques d'une survivante, page 42
Et pourtant, la jeune femme est bien une victime, même si elle n'a pas été tuée, ni même physiquement blessée, dans l'attentat. Mais sa blessure ne se voit pas à l'extérieur.

Hypersensibilité émotionnelle, "ou parfois, absence totale d'émotions", cauchemars, réminiscences incessantes, problèmes de mémorisation, peur du noir, repli sur soi, irritabilité, excès de colère… La liste des symptômes de l'ESPT est longue, et il faut encore y ajouter les tracasseries administratives, le manque de soutien des institutions, les galères de la prise en charge…
"Chronique d'une survivante", page 62

"Chronique d'une survivante", page 62

© Catherine Bertrand (La Martinière)

"À tous les traumatisés de la vie"

C'est cette histoire, l'histoire de son boulet, que Catherine Bertrand dessine au fil des pages. Un carnet dessiné qui lui a permis, dit-elle, petit à petit, avec le soutien de son entourage et du temps, de faire fondre (sans jamais le faire disparaître complètement) le boulet.

Dessins très simples, au trait noir épais, textes écrits à la main, Catherine Bertrand a gardé pour ce livre la forme d'un carnet dessiné, au service d'un récit d'autant plus frappant qu'il décrit sans pathos (avec humour, même) les effets dramatiques de la violence sur ceux qui la subissent. Toute forme de violence. Car comme Catherine Bertrand le dit en préambule de son livre, "ce carnet dessiné s'adresse à tous les traumatisés de la vie. D'abord aux victimes d'attentats -comme moi- pour les aider à comprendre leur situation et à sortir de leur isolement. Mais aussi les autres, touchés par une épreuve, et à leur entourage".

C'est un livre que l'on peut partager avec les enfants, à partir de 12 ans, et dans une lecture accompagnée pour les plus jeunes.
Couverture de "Chronique d'une survivante", Catherine Bertrand (La Martinière)
"Chroniques d'une survivante", Catherine Bertrand (La Martinière – 160 pages – 15 euros)

INTERVIEW CATHERINE BERTRAND

Catherine Bertrand, auteure de "Chroniques d'une survivante" (La Martinière)

Catherine Bertrand, auteure de "Chroniques d'une survivante" (La Martinière)

Comment est né ce livre ?
Au départ ce n'était pas un livre. J'ai commencé à dessiner un mois après l'attentat. Je n'arrivais pas à m'exprimer oralement, à expliquer aux autres, ni à même à moi-même, ce qui se passait dans ma tête. Alors j'ai préféré passer par le dessin, pour reproduire des scènes du quotidien, et aussi dessiner ce que je ressentais. Donc au début c'était un peu anarchique, encore plus que le livre tel qu'il est aujourd'hui ! Il n'y avait pas de cases, pas de bulles. C'était important pour moi de faire mon truc comme je le sentais, très important pour moi d'occuper toute la page, qui m'apparaissait comme un espace de liberté. Je ne voulais pas des contraintes des cases. Dès que je pouvais, je faisais des dessins sur les coins de feuilles, sur ma tablette graphique. C'était des dessins spontanés. Je les ai redessinés par la suite pour le livre. Ensuite, je les ai montrés à mon entourage. C'était une manière pour moi de leur faire comprendre ce qui se passait en moi. Et puis j'ai aussi commencé à les montrer à mes amis rescapés, de l'association Life for Paris (association de victimes d'attentats). Ils s'y sont retrouvés et m'ont encouragée à continuer. Ils voulaient eux aussi montrer mes dessins à leur entourage, parce que comme moi ils manquaient de mots, que c'était difficile pour eux d'expliquer à leurs proches ce qu'ils ressentaient.

"Chronique d'une survivante", page 69

"Chronique d'une survivante", page 69

© Catherine Bertrand

J'ai vraiment eu des retours positifs. Et puis un jour ma sœur m'a dit tu devrais en faire un livre. Comme c'est ma grande sœur, que c'est elle qui m'a appris à dessiner quand j'étais petite, et que je lui fais confiance, je l'ai écoutée. J'ai lancé une campagne de financement sur Ulule pour financer mon livre en auto-édition. En deux jours j'ai récolté l'argent nécessaire pour en imprimer 500 exemplaires.

Il y a eu une telle demande que j'ai dû rapidement en réimprimer 500 nouveaux exemplaires. Je passais mes journées entre la poste et les cartons. J'étais débordée et épuisée ! Alors j'ai décidé de lancer un appel aux éditeurs sur Twitter. C’est comme ça que mon projet a atterri aux éditions de La Martinière.


Quel rôle ce livre a-t-il joué dans votre vie ?
Ce livre a été un outil. J’avais besoin d’aider, je ne savais pas comment, et ce livre a permis à des rescapés, comme moi, de renouer avec leur entourage. Pour eux, c’était plus facile de donner ma BD à lire que d’expliquer. Dire que ça ne va pas et pourquoi, c’est compliqué. C’était le premier objectif de ce livre. Aider les autres. Et en même temps je me suis aidée moi-même. Mener ce projet à terme, ça m'a fait du bien. Je me sens utile.

Vous avez réussi à glisser l’humour dans vos dessins, peut-on rire d'une telle tragédie ?
Ce n’est pas de l’événement en lui-même que l’on rit, mais des situations hallucinantes dans lesquelles on peut se trouver. Dans ce livre, je ne traite que de l’après. Je me sentais légitime de rigoler de ça. Et puis c’est mon caractère. Pour moi c’est important de rire. Si je ne ris pas, je ne vis pas. C’est l’humour qui me tient en vie. Pour moi c’est aussi une forme de résistance.


Aujourd’hui comment vous sentez-vous ?
Ça va mieux. Quand je suis chez moi je me sens en sécurité. Mais on n’est jamais à l’abri d’une rechute. Un jour ça va, et le lendemain ça peut être à nouveau le cauchemar, le retour des angoisses. Et c’est vicieux parce que ça survient toujours quand on ne s’y attend pas. La dernière fois, il y avait un enfant dans le métro avec un ballon. Et le ballon a éclaté. En deux secondes la journée bascule et tourne à la catastrophe. C’est un travail très long. Et il faut d’abord accepter le fait que ça ne va pas partir tout de suite, que ça ne partira probablement jamais complètement, que ce sera toujours un mouvement avec des vagues, avec des mieux et des moments difficiles, et qu’il faudra conjuguer avec ça.