Les artistes roumains dénoncent un "diktat" du gouvernement

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 17/06/2012 à 14H28
Cristina Flutur et Cosmina Stratan Prix ex-aequo d'interprétation féminine pour "Au-delà" des collines du Roumain Cristian Mungiu qui les accompagne

Cristina Flutur et Cosmina Stratan Prix ex-aequo d'interprétation féminine pour "Au-delà" des collines du Roumain Cristian Mungiu qui les accompagne

© ANNE-CHRISTINE POUJOULAT/AFP

"Epuration", "pratique brutale, inquiétante" : des centaines d'artistes roumains dont certains célèbres dans le monde entier se sont mobilisés samedi et dimanche contre un "diktat" du nouveau gouvernement qui menace, selon eux, l'Institut culturel roumain et le rayonnement du pays à l'étranger.

Forte mobilisation
"Il serait désastreux que les pratiques brutales et l'arrogance des politiciens d'hier et d'aujourd'hui dirigent de manière néfaste le destin de la culture", a estimé l'écrivain Norman Manea, prix Médicis en France et professeur de littérature à New York.

Comme lui, des cinéastes dont Cristian Mungiu, Cristi Puiu, Corneliu Porumboi --primés plusieurs fois au Festival de Cannes -, des metteurs en scène de théâtre, chorégraphes, acteurs ont signé une pétition demandant au Premier ministre social-démocrate Victor Ponta d'abroger une ordonnance d'urgence très contestée.

Une mobilisation forte, rapide et large relativement rare dans un pays sorti de la dictature il y a 23 ans.

Ces artistes et intellectuels s'élèvent contre une ordonnance d'urgence - décision sans débat au Parlement très critiquée par les organisations de défense de l'Etat de droit - prise mercredi par le gouvernement de l'Union sociale-libérale (USL), coalition de centre gauche au pouvoir. Elle fait passer sous l'autorité du Sénat l'Institut Culturel roumain (ICR), l'équivalent du British Council ou de l'Institut français. Avec pour conséquence à court terme le changement de toute l'équipe de direction.

"Epuration de la pire espèce", a déploré Cristian Mungiu, Palme d'Or à Cannes en 2007 pour "Quatre mois, trois semaines et deux jours" et dont le film "Au-delà des collines" a reçu cette année les prix du meilleur scénario et des meilleures interprètes féminines.

"Malheureusement, en Roumanie, chaque fois qu'il y a un changement de gouvernement, les nouveaux jettent à la poubelle tout ce qui a été fait, même ce qui fonctionne bien. Ils rêvent de marquer l'histoire de leur empreinte", confie à l'AFP le cinéaste Cristi Puiu, prix un Certain Regard à Cannes, dénonçant un "diktat, un règlement de comptes".

Quelques images de "Au-delà des collines" de Cristian Mungiu :

Querelle politique
Depuis 2005, l'Institut a aidé à la traduction de plus de 300 ouvrages d'auteurs roumains. En 2011, plus de deux millions de spectateurs ont assisté aux événements qu'il organise dans ses 17 antennes à l'étranger, de New York à Tel Aviv en passant par Paris.

Les artistes et le personnel de l'ICR craignent que, subordonné au Sénat, l'Institut ne devienne otage de "nominations politiques" de la part de parlementaires "pour qui la culture se résume parfois uniquement à un spectacle de folklore", dit l'un d'eux.

L'ICR était placé jusqu'à présent sous l'autorité symbolique de la présidence de Roumanie en vertu d'une loi adoptée à l'époque par le Parti social-démocrate (PSD) de M. Ponta. Mais aujourd'hui, le président, Traian Basescu, est issu du Parti démocrate-libéral (PDL), opposé au PSD. M. Ponta s'est justifié en affirmant vouloir "dépolitiser" l'ICR. Le président de l'ICR, Horia Patapievici, a démenti avoir subi une quelconque pression de la présidence.

Même ses détracteurs, qui lui ont parfois reproché sa proximité personnelle avec M. Basescu, ont défendu son bilan. "Je suis en désaccord idéologique avec M. Patapievi mais sous sa conduite l'ICR est devenu (...) une institution dont nous pouvons être fiers", souligne l'écrivain Vasile Ernu.

"Je suis surpris de voir que seulement un mois après avoir pris le pouvoir, vous et le gouvernement que vous conduisez souscrivez à la même logique de fonctionnement : ordonnances d'urgence, nominations politiques des fonctionnaires, revanchisme politique. N'est-ce pas ce que vous critiquiez avec tant de frénésie il y a quelques mois ?" écrit-il à M. Ponta.