Bourgogne Tribal Show : première foire internationale d'art tribal à la campagne

La Bourgogne accueille deux belles expositions d'arts premiers, l'une se déroule en pleine campagne et l'autre dans la plus importante architecture chrétienne du XIe siècle. Rencontres étonnantes entre masques africains et vieilles pierres françaises, agrémentée de spiritualité, à admirer dans une ambiance très décontractée. Visites 

Le Bourgogne Tribal Show est un événement culturel à part, quand d’autres se déroulent à Paris, Bâle, Miami, Milan ou Hong Kong, le Bourgogne Tribal Show fait un tout autre pari. Il a lieu en Bourgogne, au milieu des vignes et des champs, dans un tout petit village, dans la très belle propriété d’un galeriste d’art contemporain : Bruno Mory. Ce rendez-vous pour amateurs des arts lointains, a vu le jour en 2016, à l’initiative de quatre marchands. Aujourd’hui, 22 galeristes spécialisés exposent leurs merveilles, soit 1000 objets à admirer, dans une ambiance très conviviale. Ici, on tient à la notion de partage, car il n’y pas de stands individuels, mais des espaces d’expositions communs à plusieurs marchands, ce qui facilitent aussi les contacts. Vous l’avez compris, cette foire artistique ne ressemble à aucune autre. Présenter les arts d’Afrique ou d’Océanie au milieu des vallons bourguignons, il fallait oser. Quand j’arrive, je suis impressionné par la beauté du lieu.

Lieu d'exposition du Bourgogne Tribal Show, 2018. Photo Thierry Hay

Une femme à barbe

Je grimpe un petit escalier et découvre cette grande statue dogon (Mali), du XVIIIe siècle. Elle est en bois et je remarque que cette femme porte aussi la barbe. Le marchand belge (Tribal Arts Classics) m’explique que cela confère au personnage la force des deux sexes. Il m’indique sur un des côtés côté un petit sac sculpté, ce serait une influence islamique, car il pourrait s’agir d’un sac à Coran. Quoiqu’il en soit, cet hermaphrodite en impose et sait séduire.

Un donneur de force 

Pour 95000 euros, à la galerie Meyer, je vous propose cet objet de tête, du Nord de la Nouvelle Guinée. Il se portait derrière le coup et avait pour but de forcer le guerrier à se surpasser. Les plumes d’oiseau Frégate sont savamment taillées en triangles, cet objet, donneur de force, n’a pas était vu depuis dix ans. La tête semble voler dans l'espace.

Objet de tête, XIXe siècle, Nouvelle Guinée. Courtesy galerie Antony Meyer

Un oiseau sur le front

Les artistes qui taillent ces beautés, réalisent parfois de vraies prouesses techniques. Ce masque de Côte d’Ivoire est d’un seul tenant, l’oiseau sur le front n’a pas été rapporté. L'objet est d’une seule pièce. Il s’agit d’un masque de danse du début du XXe siècle, présenté par la galerie Bruce Floch. Outre l’oiseau, je note les deux belles cornes de buffle qui donnent toute sa légèreté et son équilibre à cet objet gracieux, d’une valeur de 23000 euros.

Masque de danse, Côte d'Ivoire, début du XXe siècle. Courtesy galerie Bruce Floch

Passage à l’âge adulte

Un peu plus loin, chez Didier Claes, j’observe ces deux masques rituels, rares, car ils ont conservés leur raphia. Ils servaient, pour l'ethnie Yaca,(République démocratique du Congo), lors de l’initiation du passage à l’âge adulte. L’un est à tête d’éléphant, avec une trompe bien en l’air… L’autre est à tête d’homme. Ils sont extrêmement décoratifs.

Deux masques rituels. Afrique. Fin XIXe siècle. Courtesy Galerie Didier Claes

Pointillisme et symbolisme

Mais il n’a pas que l’Afrique, Stéphane Jacob présente un bel ensemble de tableaux pointilliste australiens aborigènes. En réalité ces tableaux ne sont pas là pour décorer les murs, ils tracent une cartographie mythique et racontent l’histoire des ancêtres. Sur le sol, sur les rochers, mais aussi sur leurs corps, les aborigènes d’Australie saluent leurs ancêtres et retracent sans cesse l’histoire de la création du monde. Ces tableaux sont donc sacrés. Longtemps boudé, l’art pictural australien est aujourd’hui très tendance.

Nina Puruntatameri , Kulama design, pigments naturels sur toile, 2015, 180 cm x 120. Nina Puruntatameri; Courtesy galerie Stephane Jacob

Le cri

Je suis stupéfait quand je découvre cette petite statuette en bois ; C’est le cri de Munch ! J’admire la position des mains, très légèrement décalées et le petit déhanché du corps longiligne, Giacometti n’est pas loin. Quant à l’expression du visage, elle laisse sans voix. Cette oeuvre est d’une force incroyable. C’est une statuette reliquaire, issue de Tanzanie, de la fin du XIX : une rareté.

Statuette reliquaire, fin XIXe siècle, Tanzanie. Courtesy galerie Guilhem Montagut, Barcelone

Le farinier de Cluny

Une autre exposition se déroule à quelques kilomètres de là, dans le farinier de la célèbre abbaye de Cluny, du XIIIe siècle. S’il a des allures d’église, ce n’en est pas une.

Façade du farinier de l'abbaye de Cluny. Photo Thierry Hay

Puissance surnaturelle

J’entre, une trentaine d’œuvres sont présentées devant huit chapiteaux de l’église abbatiale de Cluny. L’exposition s’intitule «  Bestiaire du monde » ; le mot bestiaire vient du Moyen âge, il désignait des fabliaux avec des animaux existants et hybrides. Je regarde ce grand masque Nuna du Burkina Faso. Comme tous les autres masques, il signifie la présence des esprits dans le monde des vivants. Il est donc chargé d’une puissance surnaturelle, il était utilisé lors d’une cérémonie de purification du village. Je remarque une étrange patine dessus, ce sont des traces de sang, de graisse et de plantes. Avec son long bec et sa croix sur le dessus, il est très impressionnant.

Masque Nuna, Burkina Faso, début du XXe siècle. Bois, matière sacrificielle. collection privée, Bruxelles

Regard rouge

Cette tête de buffle avait une fonction importante lors des rites funéraires en Indonésie. Le buffle y est considéré comme sacré car c’est lui qui porte les âmes des morts dans l’au-delà. Lors de funérailles, on sacrifie des buffles. J’observe de près cette belle pièce. Cette fine tête de bois dur, au regard rouge, porte de vraies cornes de buffle.

Tête de buffle, Toraja, Indonésie (îles Célèbes), XXe siècle. Bois dur, pigments,cornes de buffle, cuir. Collection privée Le Val-Saint-Père.

Faire peur mais pas trop

Ce masque, à droite de cette photo ci-dessous, est étonnant car il a été conçu pour faire peur, mais pas trop. C’est un objet violent, les cornes de phacochères sont là pour faire régner l’ordre, mais l’artiste a aussi rajouté au-dessus un caméléon, symbole de sagesse. Il y a aussi un oiseau Calao, emblème de la famille. Cette sculpture est un donc un appel à un subtil équilibre. Ce masque était porté avec un costume panthère.

Masque Senoufo, Côte d'Ivoire, Bois. Collection privée le Val-Saint-Père

Rituel et drogue

J’admire un  petit récipient péruvien. Il est en pierre verte et date de 200 ans avant JC. Ce petit bol était utilisé lors de rituels magiques. Il était rempli de chaux obtenue en pilant des coquillages et mélangée à des feuilles de coca. Dès que l’initié mastique, la chaux augmente les effets des feuilles de coca, supprimant la fatigue.

J’ai trouvé ces deux présentations d’art lointain de très grande qualité et j’ai pris un réel plaisir à les voir. Le Bourgogne Tribal Show ne se contente pas d’abattre les cloisons des stands, il met à bat toute les frontières et pousse au développement de l’esprit d’ouverture, ce qui n’est pas rien. Il faut quand même se souvenir que jusque dans les années 40-50, la plupart de ces objets trouvaient difficilement preneur, ne s’agissait-il pas d’un "art primitif "? Aujourd’hui, on reconnait enfin que cet art est à l'égal des autres, que tous ces sculpteurs sont de très grands artistes. Quant aux collectionneurs, nombreux, ils sont toujours sur le qui-vive. Jean Roudillon, président d’honneur de l’événement et grand marchand, me raconte comment dans les années 50, chez un chiffonnier, il découvre un reliquaire kota (très tendance aujourd’hui) : « Il y a bien pour cinquante francs de cuivre" lui dit le chiffonnier… De nos jours, les découvertes sont plus rares. Raison de plus pour ne pas hésiter à aller en Bourgogne, d’autant que cette région est magnifique. Ah oui, un dernier conseil : un objet d’art lointain se regarde de tous les côtés. Ces sculptures, souvent sacrées, mémoires des peuples extra-européens, regorgent de poésie et d’intelligence, alors allez les découvrir.

Bourgogne Tribal Art Show

Bestiaire du monde : farinier de l'abbaye de Cluny. (24 mai- 24 juin)